"Le Monde", champion de la police totale (Ou comment le journal de référence anime le club de la RFID)

Publié le par sceptix



Sans doute, comme nous, vous moquiez-vous des "Rencontres professionnelles du Monde", un club de décideurs animé par le quotidien pour organiser notre avenir entre professionnels. La deuxième édition de ces rencontres, jeudi 13 novembre 2008, est consacrée aux puces RFID - aux outils de la police totale.

"Madame, Monsieur,
Dans le cadre de son cycle de conférence (sic), Le Monde vous propose un deuxième rendez-vous professionnel le 13 novembre sur le thème : "Innover, organiser, produire : 2009, la révolution RFID ?"
Cette deuxième Rencontre dédiée à la RFID (Radio Frequency IDentification) vous permettra de mieux comprendre cette technologie dont les applications peuvent concerner tous les secteurs d’activité économique, changer les comportements du consommateur et celui (re-sic) du citoyen."

Rendez-vous dès 9h à l'auditorium du Monde, 80 boulevard Auguste-Blanqui, Paris 13e.

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Les RFID ? Des puces électroniques minuscules – parfois un grain de poussière – capables d'enregistrer une infinité d'informations et de les transmettre par radiofréquences, à des lecteurs plus ou moins éloignés. Déjà présentes dans les titres de transport "sans contact" (passes Navigo à la RATP, Avan'Tag à Grenoble), dans les badges de nombreux employés, dans les papiers d'identité électroniques, elles doivent, d'ici quelques années, être implantées dans tous les objets de notre quotidien, mais aussi les animaux (c'est déjà le cas pour les chiens et les chats, les chevaux, les bovins, bientôt les ovins), et les hommes (2000 êtres humains sont déjà pucés). La micro-puce implantable s'injecte facilement sous la peau pour communiquer vos données quand vous passez à proximité d'un lecteur. L'"Internet des Objets" mis au point par les chercheurs et industriels permettra de gérer les milliards d'objets pucés et de les suivre à la trace à tout moment. Le projet consiste à rendre "communicant" (électroniquement) chaque objet, chaque être vivant, et à nous faire vivre dans un univers (villes, entreprises, appartements, forêts, plages, montagnes, etc) entièrement numérisé et gérable par informatique. Bref, à nous soumettre à la traçabilité totale, et à nous transformer en objets.

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Si vous aussi vous voulez "changer les comportements" de vos contemporains, Le Monde vous invite – moyennent 335 €, déjeuner compris – à bénéficier des conseils de Fahim Belarbi, responsable des applications de télépéage et d'informations routières chez Cofiroute ; Marc Fossier, directeur exécutif au sein de la mission Technologies, Partenariats Stratégiques et Nouveaux Usages de France Telecom ; Pierre Georget, directeur général de GS1 France, administrateur du réseau mondial des catalogues électroniques, et d’EPCglobal Inc, l'organisation mondiale pour le développement de la RFID, membre du Comité d’Orientation Stratégique des technologies de l’Information et de la communication de l’AFNOR ; Pierre-Antoine Larrera de Morel, directeur général adjoint de Stid, "l’une des PME françaises les plus au fait de l’essor de la RFID, ayant accumulé des compétences et une expertise encore rare dans le domaine, couvrant de nombreuses applications de la RFID, de l’identification des personnes à la traçabilité agro-alimentaire" ; Philippe de Matteis, vice-président et co-fondateur de FILRFID, l’association des professionnels francophones de la RFID, consultant sénior chez Catep RFID au sein du groupe Astek ; Daniel Nabet, directeur de l'Unité "Machine to Machine" d’Orange Business Services ; Gérald Santucci, chef de l’unité Entreprises en réseau et Identification par radiofréquence (RFID) à la Direction générale société de l'information et des médias de la Commission européenne ; André-Jacques Selezneff, responsable du Business Development des paiements avancés chez Mastercard Europe ; David Simplot-Ryl, professeur à l’Université des Sciences et Technologies de Lille, chef d'une équipe commune CNRS/INRIA/USTL qui travaille sur les petits objets portables et sécurisés (POPS) comme les cartes à microprocesseur, les étiquettes électroniques ou les capteurs communicants ; Claude Tételin, leader du groupe thématique Traçabilité du Pôle de compétitivité "Solutions Communicantes Sécurisées", chercheur dont "l'ensemble des recherches sont menées en partenariat avec les industriels de la région PACA" ; Alex Türk, président de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), Luc Chatel, secrétaire d'Etat chargé de l'Industrie et de la Consommation, etc. Tiens ? il manque un représentant du Pôle de Traçabilité de Valence.

Ce plateau, c'est la section "RFID" du techno-gratin, qui en petit comité et dans l'obscurité, travaille à l'avènement du nanomonde totalitaire. Qui, à la Commission européenne et dans les ministères, dans les boîtes d'électronique, dans les labos publics, dans les lobbies de l'industrie numérique, dans les services de gestion des stocks et des flux (d'objets, d'animaux, d'humains), et bien sûr dans les pseudo autorités indépendantes – pour le label éthico-légal indispensable à tout projet liberticide - met au point, planifie, organise le basculement de nos vies dans un autre monde, quelles que soient nos oppositions au puçage généralisé, à la traçabilité électronique totale, au flicage de tous et à la réification du vivant.

Remercions Le Monde de mettre en lumière les acteurs du changement - et particulièrement le contremaître de ses pages "Futurs" et "High Tech", directeur du "Comité de programme" de ces rencontres : Michel Alberganti. Oui, celui qui, dans son livre "Sous l'œil des puces – La RFID et la démocratie", s'inquiète de l'avenir de nos libertés sous la surveillance ubiquitaire des objets communicants. Le 13 novembre, ce journaliste à gages propose aux professionnels de discuter pour optimiser le regard des puces. "Quels investissements gagnants ? (…) Le coût unitaire des étiquettes RFID ainsi que des lecteurs joue un rôle déterminant dans la rentabilité potentielle d’un tel investissement. Ce dernier doit donc s’inscrire dans un véritable projet d’entreprise". Ou encore : "Demain, quelle vie en RFID ? (…) La vie en RFID sera plus facile, plus confortable et plus sûre. Les clés disparaîtront au profit de cartes à puce. Les appareils ménagers communiqueront avec les produits qu’ils conservent, lavent ou cuisinent. Les titres de transports, les tickets de paiement et même les cartes de paiement se dématérialiseront. Les carnets de santé pourraient se loger sous la peau…" Et bien sûr : "Vers une société sans risque ? (…) La RFID pouvant pister chaque objet, elle sera également en mesure de suivre pas à pas chaque individu (…) Sacrifierons-nous notre vie privée à la sécurité ?"

Imaginez un Albert Londres qui, entre deux enquêtes sur les horreurs du bagne, animerait des réunions professionnelles sur les méthodes de rationalisation du travail forcé et de la gestion du bétail humain. Qui, au prétexte de son expertise des camps de Guyane et d'Afrique du Nord - et des problèmes éthiques de la condition des forçats - accepterait toutes les invitations rémunérées à débattre, échanger, animer les discussions entre fabricants de cages, gestionnaires de ressources humaines en milieu fermé, élus et décideurs. Comment dites-vous ? Indécent ? Indigne ? Abject ?

Le 6 octobre 2008, Alberganti était à Nice, pour une conférence sur "l'Internet des Objets – Internet du futur", avec le fourbe Eric Besson, secrétaire d'Etat au développement de l'économie numérique, et Viviane Reding, la commissaire européenne en charge de la Société de l'information et des médias, celle-là même qui prit soin, en 2007, de repousser toute décision limitant l'expansion des RFID en Europe compte tenu de leur potentiel économique. Le "journaliste expert des questions TIC" y moulinait sa énième table ronde "Quelle vie privée à l'heure de l'Internet des Objets ?" (Au fait, "Quelle dignité à l'heure des travaux forcés ?") Depuis le temps qu'il pose la question, on s'étonne qu'il n'ait pas encore trouvé la réponse, pourtant évidente.
Le problème, pour Alberganti, n'est pas de s'opposer à l'invasion des RFID, mais, dans sa ventripotente vanité, de soigner sa niche d'expert-RFID-qui-pose-aussi-les-questions-éthiques. Un jour "j'alerte" l'opinion sur l'avènement de la traçabilité universelle, le lendemain je converse civilement avec Pierre Georget, la crapule qui répand la RFID en France. Mais tous les jours, je mange à tous les rateliers. Quand ce n'est pas au Monde ou dans d'innombrables colloques RFID, c'est à l'annexe, sur France Culture, pour l'émission hebdomadaire "Science publique".
Pendant ce temps, non seulement les Etats et les multinationales essaiment leurs mouchards électroniques sur la planète, mais des mercanti dressent la population au flicage total. Ainsi, depuis le mois d'octobre, madame Chabert peut s'acheter son kit RFID "Mirror", vendu environ 40 € par la société française Violet, et transformer elle-même sa vie en enfer numérique. "Votre parapluie pourra vous donner la météo, votre sac à provision vous rappeler de ne pas oublier de prendre le pain en sortant du boulot ou une boîte de médicaments enregistrer les dates et heures des prises des pilules", vante le cofondateur de Violet. "L'idée est que tous les objets à terme puissent communiquer, ce qui pourrait être très intéressant pour les entreprises". Dommage qu'Alberganti ait oublié d'inviter à ses Rencontres professionnelles ce phénix, dont la camelote a en revanche bénéficié d'une dépêche AFP reprise en boucle sur France Info – "la pub en temps réel".

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Pour annoncer l'intervention d'Alex Türk, président de la CNIL, aux Rencontres professionnelles sur la RFID, le Monde a choisi une pensée du sage qui veille sur nos libertés : "Les puces RFID sont une technologie qui n'est ni bonne ni mauvaise. La question est : quel usage veut-on en faire ?" (Alex Türk, chat sur lemonde.fr, juillet 2007)
Ce n'est pas très chic. Même Alberganti n'ose plus cette bourde pour défendre les technologies liberticides. Peut-être a-t-il fini par le comprendre : quels que soient les "bons" ET les "mauvais" usages (qui se développent toujours conjointement), les RFID transforment notre monde de façon irréversible, et ce basculement est tout sauf neutre. Monsieur Türk saurait-il nous expliquer ce qu'est "la technologie RFID" hors de ses usages ? Qu'est-ce que la technologie, hors de la technologie ? Comment Türk s'y prend-il pour distinguer la pure technologie de sa supposée dénaturation par les usages qu'en font les mauvais humains ? C'est avec ces inepties qu'on abêtit les esprits.

Un peu de sérieux. Les RFID participent d'un projet de technification totale du monde, dont l'une des conséquences est la traçabilité et la surveillance universelles. Certains, peu nombreux, dénoncent ce projet et ceux qui le portent, depuis 2006. Ils ont occupé la CNIL le 14 décembre 2007 pour réclamer la dissolution de cet organisme prétendûment indépendant, dont l'un des commissaires, Philippe Lemoine, est par ailleurs co-président de GS1, le lobby pro-RFID de Pierre Georget .
D'autres surfent sur la vague de la "nouvelle révolution technologique" pour y faire leur beurre, d'une façon et d'une autre. Le Monde a choisi ses partenaires, les concepteurs, distributeurs et promoteurs du marquage électronique.


Pièces et Main d'œuvre
Grenoble, le 10 novembre 2008

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