SRI LANKA • Euphorie sanguinaire avant élections

Publié le par sceptix

 

SRI LANKA •  Euphorie sanguinaire avant élections

Plusieurs bastions des Tigres tamouls sont tombés. Résultat d'une stratégie gouvernementale destinée à remporter les prochaines législatives.

 


 


Si la guerre contre les Tigres de libération de l'Eelam tamoul (LTTE) semble sur le point d'être gagnée, c'est que les élections législatives prévues en 2009 ne tarderont pas. Ce n'est un mystère pour personne que la guerre est le secret des succès électoraux du président Mahinda Rajapakse. Mais, ce qui en étonne plus d'un, c'est qu'il parvienne régulièrement à convaincre le peuple sri lankais – ou du moins son électorat cinghalo-bouddhiste [les Cinghalais, qui constituent 78 % de la population, sont majoritairement bouddhistes] – que la victoire est toute proche. Il ne fait aucun doute qu'en investissant près de 200 milliards de roupies par an [1,3 milliard d'euros] et en étant prêt à sacrifier quelques milliers de vies, le gouvernement devrait pouvoir, en 2009, se targuer à juste titre d'avoir repris, le 2 janvier, le contrôle non seulement de Kilinochchi, le bastion politique des Tigres, mais aussi de tout le Nord. Les 200 milliards que nous prévoyons de dépenser pour bombarder les 4 000 derniers rebelles devraient suffire. Quant aux vies sacrifiées, il y a encore de la place parmi les plaques commémoratives placées devant le Parlement.

Une chose est sûre, après la "victoire", le Wanni [le nord de l'île] va devenir un territoire occupé, comme la partie orientale l'a été avant lui. Le paysage va être parsemé de camps militaires destinés à empêcher les Tamouls dévoyés de tenter quoi que ce soit, et le drapeau au lion [le drapeau officiel] flottera fièrement. Ce ne seront pas les pauvres qui en profiteront, mais des individus opportunistes comme Douglas Devananda [politicien appartenant à la minorité tamoule mais fermement opposé aux Tigres]. Quant aux gens simples, ils seront bien sagement parqués dans des camps de réfugiés où ils mangeront docilement les rations fournies par le Programme alimentaire mondial des Nations unies.

Aujourd'hui, à la veille de nouvelles élections législatives, les victoires militaires – et les promesses de conquêtes régulières – vont se succéder à un rythme soutenu. Ne laissant rien au hasard, Mahinda Rajapakse a offert à son peuple un cadeau de nouvel an sous la forme d'un minibudget avec des réductions de prix importantes sur certains produits comme l'essence. Le plus choquant, peut-être, dans les tentatives de manipulation auxquelles se livre le chef de l'Etat en cette veille d'élection, c'est qu'il part du principe que les cinghalo-bouddhistes sont des électeurs inconstants. Conformément au stéréotype du sinhalaya modaya [stupide Cinghalais], le président méprise son propre peuple et sa cote n'en est que meilleure. Tant que les Tamouls sont régulièrement massacrés, une nouvelle victoire de Rajapakse semble assurée. Apparemment, rien ne peut l'arrêter.

Certes, nous n'en serions pas là sans l'ineptie et l'apathie d'une opposition qui s'est encroûtée. Ses dirigeants n'ont pas su transmettre au pays leurs inquiétudes quant aux questions de notre temps. Le principal mouvement de l'opposition, le Parti national uni [UNP], doit encore décider s'il soutient ou non la guerre. Et, s'il la soutient, il lui faut encore savoir s'il appuie la pratique actuelle qui consiste à déployer l'aviation pour bombarder des villages tamouls considérés comme des refuges des LTTE dans le Nord. Prétendre s'opposer à la guerre, tout en félicitant l'armée pour la prise des villes de Paranthan, le 1er janvier, ou de Killinochchi est en revanche malhonnête sur le plan moral et intellectuel. Après tout, le gouvernement n'oserait pas frapper des bastions des Tigres dans le Sud, majoritairement cinghalais – Wellawatte, par exemple –, par peur des dommages collatéraux. Pourtant, dans les bourgades lointaines du Wanni, les bombardements de ce type sont désormais la norme, et ils infligent des pertes terribles aux populations civiles.

Si l'UNP a habilement promis de soutenir toute solution politique mutuellement acceptable par le gouvernement et les Tamouls, il n'a apparemment plus aucune proposition à formuler. Même si Rajapakse et consorts, bouffis de la fierté née de leur euphorie sanguinaire, sont incapables de penser plus loin que la destruction des LTTE et de ses chefs, il nous incombe de réfléchir dès maintenant à l'avenir. Si nous ne parvenions pas à répondre de façon conséquente aux aspirations des Tamouls qui échapperont à cet holocauste, nous pouvons en être sûrs, l'Histoire est vouée à se répéter, même si cela prend une génération. Tout le sang versé, tous les sacrifices consentis pour mener la guerre à son terme auront alors été vains



http://www.courrierinternational.com/article.asp?obj_id=93132

Publié dans Chine & Asie

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