« Hadopi est une mauvaise réponse faite par des gens désemparés »

Publié le par sceptix

Ecrit par Fabrice Epelboin le 26 février 2009 à 08:22 /

Patrick Waelbroeck est professeur associé à l’ENST au département Economie et Science Sociale. Il y enseigne l’économie industrielle et l’économétrie. Il est détenteur d’un doctorat  obtenu à la Sorbonne et fait une partie de ses études à Yale. Ses recherches actuelles portent sur une approche à la fois pratique, scientifique et empirique du piratage sur internet et la protection technologique des industrie créatives. Il est également membre du comité éditorial du Journal of Cultural Economics. Il a publié de nombreux travaux sur le sujet du piratage et de l’industrie culturelle et fait parti des sommités mondiales sur le sujet.

Nous avions croisé pour la première fois ses recherches lors de l’analyse du rapport Hadopi, c’était le seul scientifique à y être cité, pour ne pas dire détourné, ce qui nous a poussé à vouloir le rencontrer pour une longue interview. Parmi les points soulevés, la position privilégiée de Patrick Waelbroeck, à la fois spécialiste de la question et enseignant dans une école peuplé à 100% de technophile, lui permet d’anticiper l’évolution des pratiques, et notamment celle du “piratage” consistant à s’échanger des fichier ‘en face a face’, à l’aide de clé usb ou autres disque dur, pratique qui est appelée à se développer de façon exponentielle, ce que souligne une récente étude prospective de l’ISOC (une lecture indispensable, au passage).

Cette pratique a un revers inattendu pour le tenants d’Hadopi : outre le fait de passer d’une pratique illégale mais finalement tolérée sur laquelle on peut encore faire un travail de prévention et d’éducation, elle va rapidement mettre en œuvre des réseaux souterrains d’échanges, basés sur les affinités culturelles, où la force de prescription, du fait de la nature humaine de l’échange, sera d’une puissance telle qu’aucune offre légale ou non ne pourra, pas la suiten la détrôner.

RWW: Face à un projet de loi dont les présupposés économiques et technologiques ont été intégralement démonté par les scientifiques et les technologues, n’est-il pas temps pour les scientifiques de prendre la parole ?

C’est tout a fait pertinent, malheureusement, c’est une culture qui n’existe pas en France.

Ce qui s’est passé avec la commission Olivennes est absurde, il n’y a eu que des représentants des industriels et un économiste pro industrie pour établir le projet de loi, ça n’a aucun sens.
Il y aurait du avoir des défenseur des consommateurs, des scientifiques neutres, au moins dans le débat amenant au projet de loi .

Ce qui est aussi un peu décevant, c’est de voir que la France n’a pas suivit du tout l’expérience américaine, je l’ai écrit dans mon blog.

DAVSI était, déjà à l’époque, une loi inutile. Malgré cela, on poursuit encore cette voie là en France (en plus d’Hadopi)

Techniquement, c’est très difficile d’exclure qui que ce soit de nos jours, dans cinq ans, il y aura du wifi partout (NdE: cet interview a été réalisée en novembre dernier, avant l’ajout du volet sur les liste blanches pour les WiFi publics à la loi Hadopi)

RWW: Et si le gouvernement bloque la progression du wifi pervasifs et incite tout le monde à bloquer ses accès wifi ?

Ce serait une grosse erreur en ce qui concerne le développement de l’internet en France
Le coût en terme de pénétration et développement des usages internet sera bien plus important que ce que cela coûte à l’industrie à l’heure actuelle.

Il y a des bénéfices et des coût à utiliser internet, que ce soit le wifi ou des plateformes interactives, cela représente des bénéfices colossaux pour la France, sachant que la France est elle même en retard par rapport aux Etats Unis ou certains pays asiatiques. Si on commence à verrouiller ces outils, porteurs de nouvelles pratiques et de nouveaux usages, cela aura un coût, et pas uniquement en terme d’emploi, cela représente des enjeux très très importants.

Les scientifiques ont-il calculé ces enjeux et leurs coûts ?

C’est très difficile à faire, prenez l’exemple de la radio, du chemin de fer ou de l’électricité… Pour ce qui est du wifi ouvert, on peut imaginer que c’est quelque chose d’énorme, mais vous donner un chiffre à l’heure actuelle est périlleux.

Que va-t-il se passer en terme d’usages dans la France post Hadopi ?

Les gens vont se reporter d’un usage interdit à des usages pas encore interdits, par exemple copier ses fichiers sur un disque dur, lors d’une étude au sein d’une université française, c’était déjà parmi les tout premiers usages pratiqué pour échanger des fichiers, le P2P n’arrivait qu’en troisième position, et cela, c’est aujourd’hui, demain, on ne sait pas ce qu’il va se passer… Bluetooth, etc, tout est possible.

Fermer ou filtrer internet parce que l’on pense que cela va empêcher ces pratiques, c’est complètement illusoire.

Vous nous dites que si l’on faisait baisser de 90% la pratique du P2P cela n’affecterait pas la diffusion des fichiers copyrightés au sein de la génération Y et de la génération digitale...

Absolument, étant donné la nature de la technologie, il suffit que l’un d’entre eux ai le fichier et c’est terminé : la suite de la diffusion se fera par d’autres moyens. Au final,  toute l’école ou tout le lycée l’aura. Le milieu qui télécharge le plus, ce sont les technophile, et au sein de cette génération, tout le monde à un technophile dans ses amis.

Chez les jeunes, cela va faire évoluer leur réseau social, y inclure plus de réel pour intégrer des pratiques d’échange ‘en face à face’, mais cela ne changera en rien la propagation des oeuvres culturelles copyrighthé ?

Oui, je pense. Mais cela deviendra complètement underground, on n’aura plus aucun contrôle, et cela, je ne sais pas si c’est une bonne chose.

Cela peut également compromettre le développement de modèle commerciaux. Là, il y a deux arguments, l’un consiste à dire que cela va reporter une partie de la “demande pirate” sur la demande légale, personnellement, je n’y croit pas trop, à mon sens, il va y avoir deux effets :
au sein de l’industrie de la musique, cela va reporter la demande sur des moyens de copie sur lesquels on aura beaucoup moins de contrôle, et si l’on prend l’industrie du loisir en général, cela va reporter une partie supplémentaire de la demande sur d’autres segments qui sont plus porteurs, du type jeux vidéo, etc, parce que l’on a toujours un arbitrage entre différents mode de loisir.

Déjà, l’industrie du jeu vidéo est quasiment au même niveau que l’industrie de la musique et de la vidéo combinés, [avec de telles mesures] d’ici cinq an, elle les aura largement dépassé.

Si on continue à mettre des freins sur ce secteur des activités de loisir, étant donnée la capacité à se substituer de ces mode de consommation, une partie de la demande qui s’adresse à la musique va s’adresser à d’autres formes de loisir. C’est la loi du marché.

Au dessus du secteur de la musique, et c’est très important, il y a aussi la question du développement de tout le secteur du loisir numérique, qui fait qu’il y a de la pression entre ces différents activités de loisir qui sont également très défavorables à l’industrie de la musique.

Vous avez passé en revue de façon trans générationelle les usages au sein d’une université, et passé en revu les usages de 600 personnes concernant leurs pratiques dans l’obtention de fichiers ‘piratés’

Les plus âgés préfèrent internet, car ils n’ont pas de réseau social bien développé en la matière, mais la différence la plus importante réside dans l’usage que l’on fait du fichier culturel numérique. Une grande proportion des étudiants sont ce que l’on peut appeler des “pirates”, ils ont pour principal objectif de se constituer une bibliothèque numérique gratuitement. Par contre on a une proportion très importante, de l’ordre de 15% à 25%, de gens qui copient pour découvrir, pour étendre leur culture, ce groupe n’est pas particulièrement caractéristique d’une classe d’âge, mais il est clair que l’on a à faire à ces deux populations.

On constate une forte substitution à l’achat légal pour les “pirates”, ceux-là n’achètent quasiment plus de CD, mais ce que l’on voit également, c’est que ces gens là, au départ, n’achetaient que très peu de CD, ils ont généralement des revenus disponibles très faibles pour la musique légale et la substitution à l’achat joue beaucoup.

Par contre, ce que l’on constate, c’est que ce sont ceux qui avaient un revenu disponible important pour acheter de la musique (et qui achetaient entre 10, 15 albums ou plus par an) ont utilisé internet pour découvrir de nouveaux horizons et élargir leur consommation culturelle, et cette population là, du coup, consomme plus de produits culturels légaux.

Si on réduit l’accès au P2P, cela va diminuer la consommation culturelle de ce dernier groupe et du coup diminuer leur consommation légale. Quant au premier groupe, leur revenus ne leur permettra pas de consommer plus, de toutes façon. Au final, c’est mauvais pour la culture et pour l’industrie de la musique.

Au final, interdire le piratage va plutôt accélérer la chute de l’industrie de la musique ?

Deux phénomènes vont avoir lieu. Est ce que l’on pense que ceux qui piratent aujourd’hui vont arrêter de pirater ? La réponse pour moi, c’est non. Ce sont eux qui savent comment la technologie fonctionne, et ils y arriveront de toutes façons. Ensuite, il y a ceux qui utilisaient le P2P pour s’informer et découvrir et qui du coup consommaient plus, et si on ne leur fourni pas un outil équivalent pour explorer, c’est quelque chose de négatif pour l’industrie de la musique et pour la culture en général.

on a donc deux population, les ‘anciens’ qui ne disposent pas du réseau social leur permettant d’accéder a des fichiers piratés par d’autres voies, et les ‘jeunes’ qui eux y accéderont par d’autres moyens. En cas d’arrêt du P2P, cela ne changerait rien à l’approvisionnement du groupe des jeunes ?

Probablement pas.

Et ce qui est très important dans l’industrie de la culture où il y a beaucoup de nouveautés, c’est ce que l’on appelle la meta information, l’information sur les produits, car ce qui est difficile, c’est le matching, savoir quel produit va correspondre à mon goût, c’est pour cela que l’industrie dépense des millions pour faire des promotions qui visent des niches, et c’est une méthode qui n’est pas aussi efficace que l’outil internet, qui est plus personnalisable.

Or quand on fait une copie de personne à personne, la meta information transmise est nettement meilleure, c’est quelqu’un du même milieu, qui partage probablement les même goûts, et qui est capable de fournir un produit qui est très adapté au goût de la personne qui reçoit la copie, et cela se perd sur internet, car les réseau P2P sont anonymes. S’il fallait imaginer un substitut légal, ce serait la voie à explorer en priorité.

Donc si tout cela devient illégal, on aura un groupe de “jeunes” pour qui cela ne changera pas grand chose, ils auront toujours accès à la même culture mais le feront de façon masquée et clandestine, qui plus est, en mettant en place des réseaux humains qui enrichiront l’expérience liée au choix et à leur pertinence, rendant d’autant plus difficile l’arrivée d’une offre légale de substitution attractive. D’un autre coté les “anciens”  seront exclus de tout cela.
Cela ne va t il pas accélérer une fracture culturelle entre la génération Y et digitale et les plus vieux ?

Oui, tout a fait. déjà aujourd’hui, je constate des pratiques culturelles que je maîtrise pas du tout et qui constituent déjà un clivage.

Nous allons vers une société où les jeunes seront sur-cultivés, notamment en matière d’usages des technologies, avec un appétit, des besoins et une culture bien plus vaste et diversifiée, et une population d’“anciens”, nourris par l’industrie de la culture, en état de sous alimentation culturelle.

On voit très bien cela dans la consommation des séries américaines, dont très peu sont distribuées en France. Les jeunes les consomment indépendamment du calendrier de diffusion imposé par les média et l’industrie culturelle, les anciens non. De là naît une véritable culture, à laquelle moi, je n’ai pas accès.

On assiste à la mise en place de réseaux de pratiques culturelles, qui complémentent et se superposent aux  usages de piratage, réseau qui se concrétise sur MySpace, Facebook, etc…

Et tout cela échappe complètement à l’industrie et aux générations qui n’utilisent pas ces outils.

Votre position d’observation est privilégiée, vous êtes dans un environnement ultra technophile (l’ENST), vous formez les élites technophiles de demain, mais aussi les élites managériales, combien de temps avant que cela n’éclate ?

C’est très difficile à dire, il y a un coût économique pour la société, dès que l’on met en place un système de surveillance et de répression, cela représente des millions et des millions d’euros, c’est une perte sèche pour la société, et cela ne fera profiter qu’un petit secteur de l’industrie qui s’occupe de la surveillance et de la sécurité informatique, pour tous les autres, c’est un manque à gagner énorme.

Ce simple coût pourrait faire tomber le système ?

Il ne faut pas se faire d’illusion, s’il n’y a pas un mécanisme sur le PC même, je vois difficilement comment on peut sécuriser internet uniquement avec des filtres et des outils de marquage : on n’arrivera pas à bloquer complètement le piratage.
La sécurisation complète des échanges de fichiers représente un coût énorme, IBM avait chiffré le coût de sécurisation totale d’un PC à 4000$ par PC. Avec des rendements d’échelle, on arriverait à faire baisser ce coût, mais malgré tout, il est considérable.

Ceci dit, l’intention de l’état, c’est de faire baisser de façon significative le piratage.

De nouveau, il est regrettable que l’on ne se soit pas inspiré de l’expérience américaine, où des millions de dollars ont été dépensés pour faire baisser le P2P, et il a baissé, sans que cela ne change quoi que ce soit au chiffre d’affaire de l’industrie, les usages ses sont adaptés.

La loi Hadopi ne représente qu’un coût, rien d’autre. C’est une mauvaise réponse faite par des gens désemparés, qui n’ont pas pris un instant pour consulter l’avis des consommateurs, et qui préfèrent une mauvaise réponse à pas de réponse du tout.

La seule leçon retenue des USA est que l’essentiel des coût est ici supporté par l’état et les consommateurs, et non par l’industrie, ils ne dépenseront pas des fortunes en procès, ils ont réduit leurs coût au mieux, mais en dehors de cela, aucune leçon n’a été tiré de l’échec américain de la lutte contre le piratage.

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