Forum d’Istanbul : L’accès à l’eau est-il un droit ou un besoin ?

Publié le par sceptix

«C ’est d’une seule et même voix que nous prenons la parole dans le but de protéger l’Eau (...) nous reconnaissons, honorons et respectons l’Eau comme un cadeau sacré et une force que nous a donnés le Créateur.» Traité des Peuples Autochtones Interior Alliance du 8 juillet 2001

Depuis une vingtaine d’années l’eau fait l’objet de toutes les sollicitudes dans les pays développés où, dans l’ensemble, les problèmes de pénurie voire de stress hydrique ne se posent pas. Cet intéressement a pris de l’importance avec la mondialisation et on se souvient des tentatives toujours actuelles de faire de l’eau un bien de l’humanité, un produit marchand qui ne peut désaltérer que celui qui peut la payer...Si la population mondiale a triplé en soixante-dix ans, la consommation totale d’eau a été multipliée par six. L’eau couvre environ 70% de la surface de la Terre. Il y a environ 1,4 milliard de kilomètres cubes (km3) d’eau dans le monde ; 97,5% de ce volume sont constitués d’eau salée et 2,5% d’eau douce. Des 35 millions de kilomètres cubes d’eau douce présents sur la planète, environ 24,4 millions sont formés de glaces d’origine glaciaire, de pergélisol et de neiges éternelles. À l’heure actuelle, quelque 600 millions de personnes souffrent d’une pénurie d’eau. Selon l’ampleur de la croissance démographique future, de 2,7 à 3,2 milliards de personnes pourraient subir les effets de la rareté de l’eau ou du stress hydrique d’ici 2025. L’Egypte et la Libye sont au premier rang des pays où la question des ressources en eau risque de se poser de façon cruciale dans les prochaines années. D’ailleurs, à l’occasion du Forum mondial de l’eau, la Libye a présenté son gigantesque projet d’extraction de l’eau profonde du désert afin de l’acheminer vers les villes de la côte. Ce projet est estimé à 33 milliards de dollars L’Algérie a, elle aussi, entamé un projet important dans ce sens.

Les guerres de l’eau D’aucuns avaient prédit que «les guerres au XXIe siècle éclateront à cause de l’eau», déclaration que l’on attribue à Ismaïl Serageldin, vice-président de la Banque mondiale à l’époque, c’était en 1995, alors qu’au début de ce nouveau millénaire, des voix s’élevaient à contre-courant. «La seule vraie guerre de l’eau connue remonte à 4500 ans», remarquait dans une interview au Courrier de l’Unesco, paru en octobre 2001, le géographe américain, Aaron Wolf qui ajoutait : «Elle a opposé deux cités mésopotamiennes à propos du Tigre et de l’Euphrate dans le sud de l’Irak actuel.» Le géographe américain note alors en 2001 : «Cependant, au cours des 50 dernières années, on ne s’est battu pour l’eau que 37 fois, dont 27 concernaient Israël et la Syrie, à propos du Jourdain et du Yarmouk.» On apprend aussi, que l’expansion des Etats-Unis a besoin de l’eau de la région amazonienne, dit Samir Amin. L’Irak pour le pétrole, l’Amazonie pour l’eau...

Dès 1953, Israël commence à dériver les eaux du Lac de Tibériade pour irriguer la côte et le Néguev, sans consulter la Syrie ni la Jordanie, et prélève une partie des eaux du Jourdain. La guerre de 1967 permet à Israël d’accaparer les ressources de Ghaza, de la Cisjordanie et du Golan. L’annexion du Golan, surnommé le «château d’eau», permet le contrôle du bassin d’alimentation amont du Jourdain, et se traduit par l’expulsion de la majorité de la population, ce qui, du même coup, permet à Israël de récupérer l’eau qui n’est plus localement consommée. Le Golan apporte à Israël plus de 250 millions de mètres cube d’eau par an. Le Golan et le Yarmouk fournissent ainsi près du tiers de la consommation totale israélienne. En conséquence, 75% des eaux du Jourdain sont détournées par Israël avant qu’elles n’atteignent les Territoires. -En Cisjordanie trois aquifères fournissent un autre tiers des réserves hydrauliques à Israël, qui consomme près de 86% de l’eau de la région. Les Palestiniens en utilisent 8 à 12%, Tous usages confondus, la consommation moyenne en eau des Palestiniens est cinq fois moins importante que celle des colons israéliens qui utilisent cependant les meilleures techniques d’irrigation pour optimiser les rendements. Le même problème est à signaler avec l’Euphrate qui prend sa source en Turquie traverse la Syrie et finit en Irak. La Turquie, a détourné sans concertation avec ses voisins une grande partie des eaux en y mettant notamment des barrages. Les futures guerres de l’eau concerneront de plus en plus, les ressources transfrontalières.

L’eau est indispensable à la production alimentaire. L’agriculture est de loin le premier utilisateur d’eau, absorbant quelque 70% de la consommation totale. Les usages industriel et domestique ne représentent respectivement que 20% et 10% seulement de la consommation totale d’eau. La question à se poser n’est pas «combien d’eau buvons-nous?» (une moyenne de 2 à 5 litres par jour dans les pays développés), mais plutôt «combien d’eau mangeons-nous?» (3000 litres par jour dans les pays riches, selon une estimation). Il faut en effet 800 à 4000 litres d’eau pour produire un kilo de blé et 2000 à 16.000 litres d’eau pour produire la même quantité de viande de boeuf. En 2002, la Suède a consommé 76 kg de viande par personne et les États-Unis 125 kg. La demande de céréales va augmenter en conséquence. Or, il faut 1000 litres d’eau pour produire 1 kg de céréales. Pour les céréales environ 1,5 m3 par kg La production mondiale d’éthanol devrait atteindre 127 milliards de litres en 2017. Cela signifie qu’il faudra 390 km3 d’eau supplémentaires pour couvrir ces nouveaux besoins. Tous les pays importent et exportent de l’eau sous forme virtuelle, c’est-à-dire sous forme de produits agricoles et industriels. Le volume mondial des flux d’eau virtuelle est de 1625 Gm3/an. Environ 80% des flux d’eau virtuelle sont liés au commerce de produits agricoles Près de 340 millions d’Africains n’ont pas accès à une eau potable salubre et près de 500 millions ne bénéficient pas d’un système d’assainissement décent. 80% des maladies des pays en développement sont liés à l’eau : elles font chaque année près d’1,7 million de morts. 5000 enfants décèdent chaque jour de diarrhée, soit un toutes les 17 secondes. Selon un rapport de l’ONU, un habitant des États-Unis dispose actuellement de 400 litres d’eau par jour, 300 litres pour un Européen. En Afrique, en moyenne, un habitant dispose de 30 l/j ! Ce dernier consomme en une année ce que consomme l’Américain en vingt jours. Ainsi va le monde ! Une autre façon d’assoiffer les pauvres est de détourner l’eau pour fabriquer des biocarburants qui, non seulement affament la planète, mais de plus, génèrent du CO2.

Ce n’est cependant pas la solution miracle surtout si l’énergie électrique utilisée est produite à partir du gaz naturel. Près de 50 millions de m3 d’eau douce sont produits chaque jour par 12.000 installations, à partir des mers et des océans, soit 0,5% de l’eau consommée sur la planète. Au rythme actuel, qui enregistre un doublement de la production tous les 10 ans, les spécialistes estiment que cette production grimpera à 60 millions de m3 par jour en 2010. Le coût de production du m³ se situerait entre 1 et 2 dollars le m3. Le dessalement ne représentait que 0,4% de l’approvisionnement total en eau en 2004, mais devrait doubler d’ici à 2025.

La population mondiale qui achète son eau à des entreprises privées est donc aujourd’hui très limitée, ce qui attise les convoitises et aiguise les appétits des multinationales de l’eau, impatientes de prendre le contrôle de ces marchés. La Banque Mondiale estime que les intérêts escomptés de la libéralisation de ces marchés publics de l’eau, oscilleraient entre 1000 et 2000 milliards de dollars, en incluant la vente des eaux de sources, mises en bouteilles. En 1968, la dette des pays du Sud est de 50 milliards de dollars. Elle atteint aujourd’hui 2400 milliards de dollars.

L’eau représente donc un immense marché. Il n’est que de voir tous les géants de l’eau se presser à Istanbul. Les géants de l’informatique et des réseaux, finalement, pensent que l’électricité et l’eau peuvent être gérés à la manière du Net. IBM a, en effet, annoncé a Istanbul vouloir appliquer son savoir en créant une suite de services conçus pour gérer et contrôler la consommation de l’eau (un programme appelé Swim. IBM appelle son service «smart water». Ce programme d’IBM passe d’abord par une modernisation des réseaux informatiques liés à l’eau, puis, l’installation sur l’ensemble du réseau de détecteurs et de capteurs. Les technologies de l’information pour la gestion de l’eau pourraient peser déjà 20 milliards de dollars d’ici 5 ans.

Le Traité des Peuples Autochtones Interior Alliance du 8 juillet 2001, en territoire Musqueam, déclare : «(..) Nous reconnaissons, honorons et respectons l’Eau comme un cadeau sacré et une force que nous a donnés le Créateur. L’Eau, premier esprit vivant de cette terre est à l’origine de toute vie. Lorsque l’Eau est menacée, c’est la vie tout entière qui est en danger. Nos coeurs sont déchirés devant les façons dont les êtres humains, par le biais des gouvernements et des entreprises multinationales détruisent l’Eau pour satisfaire leur convoitise. (...) Nous voyons actuellement que notre Eau est polluée par les produits chimiques, les pesticides, les égouts, les maladies et les déchets nucléaires.(..) L’eau, source de vie, appartient aux habitants de la Terre en commun, elle n’est pas une marchandise monnayable ou échangeable. (...) Le droit de bénéficier gratuitement de 40 à 50 litres d’eau potable par jour et par personne doit entrer dans le champ d’application des Droits de l’Homme - droits universels, indivisibles, inaliénables et non discriminatoires».(1)

D’ici à 2050, plus de la moitié de la population mondiale devra vivre sans eau, ressource qui est pourtant essentielle à la vie. Dès lors, pour le contrôle des ressources en eau, certains pays pourraient recourir à la guerre ! Estimée aujourd’hui à 6,6 milliards, la population mondiale croît d’environ 80 millions chaque année. La demande d’eau douce devrait donc augmenter aussi, d’environ 64 milliards de mètres cubes par an. On estime que 90% des 3 milliards d’habitants qui s’ajouteront à la population du monde d’ici 2050 se trouveront dans les pays en développement, principalement dans des régions où, actuellement, la population ne bénéficie pas d’un accès correct à l’eau potable et à l’assainissement. Plus de 60% de l’accroissement démographique entre 2008 et 2010 se produira en Afrique subsaharienne (32%) et en Asie du Sud (30) En 2007, la Conférence de Bali a reconnu que même si se vérifiait la prédiction minimale pour le XXIe siècle, (égal à 0,6°C), cela provoquerait des bouleversements considérables. En 2030, 47% de la population mondiale vivra dans des zones soumises à des stress hydriques importants.

A l’Indépendance, il y avait 14 barrages dont, un hydroélectrique. Pendant vingt ans il n’y eut pas de construction majeure Ce n’est qu’après les années 80 que l’on commença à construire. Les dix dernières années un effort considérable a été fait. Une quinzaine de barrages furent construits ce qui porte à 60 le nombre de barrages capables de mobiliser plus de 50% des 12 milliards de m3 de pluviométrie annuelle. L’Algérie envisage de continuer à mettre en place des usines de dessalement de l’eau de mer pour environ 2,2 millions de m3/jour d’ici deux à trois ans. Ces usines utilisent de l’énergie électrique d’origine fossile grevant le coût. Le cout du m3 serait autour de 1, 5 dollar, et il y aura une consommation moyenne de 4 KWh par m3. Le prix du m3 vendu aux usagers est en moyenne de 8 DA le m3 pour la première tranche et de 28 DA le m3 pour la deuxième tranche.

Dans les pays où il y a de l’eau en abondance, l’eau est chère : 3 euros en France 10 fois plus qu’en Algérie. Il en est de même pour l’énergie, un litre d’essence coûte 1 euro en Europe contre 22 DA chez nous, soit 5 fois moins. La ressource est unique elle ne dépend pas du pouvoir d’achat. En décembre 2007, Christophe de Margerie, patron de Total, a, par ailleurs, affirmé que «si l’on y réfléchit bien, le baril à 90 dollars, ce n’est pas très cher. En comparaison, le litre d’eau minérale coûte davantage que le litre de pétrole. Une chasse qui fuit c’est 40.000 litres d’eau par an ! On est prêt à payer un litre d’eau minérale à 25 DA l’équivalent d’un m3 ! Mais on râle quand il s’agit de l’eau du robinet !»

Le forum s’est terminé, en définitive, dans la confusion. Un article du projet de déclaration, qui stipule que l’accès à l’eau potable est un «besoin» humain fondamental, et non pas un «droit» comme le réclament plusieurs pays, a été au coeur des débats. Maude Barlow, cofondatrice de l’ONG canadienne Blue Planet Project, a estimé qu’il ne laissait pas de place aux voix dissidentes et réclamé qu’il soit placé sous l’égide des Nations unies. «Nous exigeons que l’allocation de l’eau soit décidée dans le cadre d’un forum ouvert, transparent et démocratique plutôt qu’une foire commerciale pour les grands groupes mondiaux.»(2) Ce forum est donc bien un coup d’épée dans l’eau !!

1.Murielle Radix - Eau et mondialisation Conférence organisée à Mille Bâbord le 14 mars 2003

2.Forum de l’eau à Istanbul : dernières tractations, le droit à l’eau en débat. AFP 22.03.2009

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique Alger
http://bellaciao.org/fr/spip.php?article82783

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