G20 : De petits changements dans une grande continuité

Publié le par sceptix

04 Avril 2009 - Page : 13

 




«Il faut que tout change pour que tout redevienne comme avant.»

Cette boutade est d’une brulante actualité.Tout a été fait à Londres pour que les choses, sous des dehors de changement, vont en fait, rester en l’état. En effet, le Sommet du G20 qui s’est ouvert mercredi 1er avril à Londres, a réuni les dirigeants de pays représentant 85% de l’économie mondiale. Il est décrit comme l’événement international de l’année, censé répondre à la plus importante crise économique depuis celle des années 1930. L’attente est donc très forte.
Le Sommet du G20 confirmera que de grands pays en développement comme la Chine, l’Inde et le Brésil sont désormais membres à part entière de ce qui est en train de devenir le directoire de l’économie mondiale. Dans son communiqué, le G20 s’engage à «faire le nécessaire pour restaurer la confiance, la croissance et l’emploi, réparer le système financier pour permettre la reprise du crédit, renforcer la régulation financière, financer et réformer les institutions financières internationales pour surmonter cette crise et en empêcher de futures, promouvoir le commerce mondial et l’investissement et rejeter le protectionnisme, construire une reprise complète, écologique et durable.» «Nous achèverons, déclare Gordon Brown, la création de collèges internationaux de supervision des institutions financières et mettront en place à l’échelle mondiale de nouvelles règles sur les salaires et les bonus, qui reflèteront les performances réelles et ne récompenseront plus les échecs.» Le G20 n’a, en revanche, annoncé aucune mesure supplémentaire de relance de l’économie. Reste à savoir si ces décisions, bien accueillies jeudi par les marchés européens qui ont tous clôturé en forte hausse, vont rétablir la confiance dans une économie mondiale qui connaît sa plus forte récession depuis 1929.
En fait, la crise tant médiatisée n’est pas pour tout le monde! Profits fabuleux, suppressions d’emplois, bas salaires. Tous les jours, la presse publie les résultats financiers des grands groupes capitalistes, les centaines de licenciements, les fermetures d’entreprises. Total: 14,5 milliards d’euros de bénéfices, annonce de 550 suppressions d’emplois. Même ceux qui pleurent misère comme dans l’automobile, réalisent des profits et versent des dividendes. Le journal Les Echos publie le palmarès des milliardaires dans le monde: 793 milliardaires dont les fortunes totalisent 2400 milliards de dollars.
Trois fois l’Afrique. Un milliardaire a une richesse équivalente à celle de trois millions d’Africains qui, justement, sont dans les faits les plus durement touchés.

200 millions d’humains condamnés

Une commission des Nations unies, présidée par le prix Nobel Joseph Stiglitz, vient de prédire que la crise pourrait condamner 200 millions de personnes à une misère extrême. Car les pays pauvres sont les premières victimes de la chute des ventes des marchandises. On a également constaté une baisse drastique des sommes que les Africains, qui vivent dans les pays riches, renvoient chez eux. «C’est peut-être l’occasion d’agir, écrit Paul Vallely, dans le domaine du changement climatique, ce que le monde, jusqu’à présent, s’est soigneusement abstenu de faire. En période de récession, les réductions de consommation de gaz carbonique sont une évidence. Mais, quand la croissance sera de retour, il faudra qu’elle se montre peu gourmande en CO2. Ce qui demande des réformes réalistes au niveau international.»(1)
Comment en est-on arrivé là?
Ce qu’il faut comprendre de cette crise c’est qu’elle a été générée au départ par une recrudescence de défaut de paiement des ménages américains qui s’étaient endettés pour acheter des logements sur des dizaines d’années, mais aussi de l’effondrement du marché immobilier américain au même moment. D’abord, la raison principale de cette crise est clairement le système néolibéral mis en place depuis une quarantaine d’années maintenant. C’est de cette idéologie, incarnée par Milton Friedman, qu’ont été inspirés les systèmes économiques, monétaires et financiers actuels et la mondialisation (...) Le transfert de l’endettement vers l’Etat, résulte justement de cette privatisation de la monnaie, vu que l’Etat se servait de la création de monnaie pour financer ses emprunts sans coût supplémentaire, par simple émission monétaire, (en quelque sorte il s’empruntait à lui-même sans payer d’intérêts), mais après cette privatisation de la monnaie (et l’interdiction de ces émissions de monnaie par l’Etat, jugées elles aussi inflationnistes), il fut obligé d’emprunter sur les marchés financiers et donc de payer des intérêts, c’est ainsi que fut créée la dette publique. Cette privatisation de la monnaie a permis aux banques d’agir comme des faux-monnayeurs, comme le dénonce le prix Nobel d’économie Maurice Allais. (...) Où est la morale franchement, quand seules les victimes paient le coût de cette crise et quand les responsables continuent de s’enrichir, le comble, avec l’aide de l’Etat qui intervient pour les sauver... avec l’argent du contribuable? Ce qui a fait dire au prix Nobel Stiglitz, qu’on privatise les profits mais qu’on mutualise les pertes.
En fait, comme l’écrit Attac: C’est beaucoup de bruit pour rien. En Algérie, nous avons un proverbe du terroir profond: «El mandba kbira oua el mayet far.» Les lamentations sont importantes pourtant ce n’est que la mort d’une souris Fallait-il attendre, écrit Attac, quelque chose de la réunion du G20? Sachant que les gouvernements des pays les plus riches et les plus puissants du monde avaient une responsabilité écrasante dans la dérive du système économique et financier international pour avoir mené des politiques dont les maîtres-mots étaient «tout pour la rentabilité financière» et «tout par le marché», il ne fallait pas se faire d’illusion. (...) Le G20 ne met en place aucun frein à la circulation des capitaux; au contraire, il encourage la liberté des marchés et continue de prôner un libre-échange des marchandises dont l’extension démesurée a fragilisé les économies les moins performantes et détruit des pans entiers de leurs activités. Parfaitement cohérent avec lui-même, le G20 n’envisage pas d’interdire véritablement les paradis fiscaux et judiciaires, puisque les principaux d’entre eux, à commencer par la City de Londres, poursuivront leurs pratiques. (...) Alors que le système monétaire international dans lequel le dollar impose sa loi a failli, le G20 décide de conforter le Fonds monétaire international auquel on doit, avec sa soeur jumelle la Banque mondiale, d’avoir écrasé la plupart des pays du Sud sous le poids de la dette et des plans d’aménagement structurel. Ce n’est pas la décision d’injecter 1100 milliards de dollars supplémentaires dans la relance économique et dans le FMI, qui sera capable de remédier à cette situation. Au contraire, la fuite en avant d’un système fondé sur le profit et la démesure ne peut qu’aggraver les tensions sociales et les risques écologiques. Les risques écologiques, parce que, pendant que la liberté des marchés financiers est de nouveau proclamée, des fonds spéculatifs d’un genre nouveau apparaissent pour parier sur la dégradation du climat. En réalité, le directoire autoproclamé du monde nie la gravité de la crise. Ce déni accroîtra la détermination des citoyens à s’engager en faveur de la solidarité à la place de la concurrence et de la rentabilité.(2)
«Pour Serge Halimi, le mal qui ronge la finance dévore à présent l’économie mondiale dont elle a tiré sa substance. Quand une banque s’écroule, une autre la rachète, garantissant ainsi que l’Etat devra la sauver, elle, puisqu’elle devient "too big to fail" (trop grosse pour faire faillite). Un peu partout, dans la précipitation et le couteau sous la gorge, le contribuable paie des milliers de milliards de dollars pour secourir les plus grandes institutions financières Autrefois, le travail de banquier paraissait facile. On évoquait la règle américaine du "3-6-3". Emprunter à 3%, prêter à 6%, partir jouer au golf à 3 heures. Puis vient le tournant des années 1980. La "diversification" s’impose, la "prise de risque", le décloisonnement», aussi. (...) Modernité oblige, les banques cessent de dépendre de la confiance de leurs épargnants.
«Sans tarder, elles investissent dans de nouveaux placements (...) Fin 2007, des banques prêtèrent jusqu’à trente fois le montant qu’elles détenaient dans leurs soutes. (...) Un jour, c’est-à-dire hier, la corde a cassé; certains débiteurs des banques, ruinés et ne pouvant s’endetter davantage, ont cessé de les rembourser. Or, ces dernières étaient fragiles puisqu’il suffisait qu’une fraction infime des emprunts qu’elles avaient consentis deviennent insolvables pour qu’elles fassent elles aussi faillite. Et leurs assureurs avec elles.(...). La solution de la nationalisation des banques devient à ce point évidente que des parlementaires républicains la préconisent aux Etats-Unis. Des journaux aussi libéraux que The Economist s’y sont également ralliés. Il paraît toutefois que, sitôt les banques purgées avec l’argent des contribuables, il faudrait les rendre à leurs actionnaires.»(3)
Pierre-Antoine Delhommais avait, quant à lui, prévu que le G20 n’abordera pas les sujets qui fâchent. A commencer, écrit-il, par celui, central, décisif, de l’organisation du Système monétaire international (SMI). Il ne figure même pas au menu. Fâcheux oubli pour un sommet que M.Sarkozy a présenté comme «un nouveau Bretton Woods». Fâcheux oubli, lorsqu’on sait la pagaille monétaire qui règne actuellement. Les devises des pays de l’Est ont dévissé, le yen s’est envolé, la livre sterling a plongé, le dollar est en lévitation et les Chinois maintiennent leur yuan sous-évalué. (...) Malade de ce système d’étalon-dollar sous lequel l’économie mondiale vit depuis plusieurs décennies, et qui a permis aux Etats-Unis de se livrer à cette débauche de crédits, de dettes et de déficits.(4)
«Les Etats-Unis n’auraient pas pu vivre comme ils l’ont fait, au-dessus de leurs moyens, ils n’auraient pas pu drainer les trois quarts de l’épargne mondiale s’ils n’avaient pas possédé la devise de référence. Husson et Palma ont calculé que le déficit cumulé de la balance courante américaine de 1972 à fin 2007 s’élevait à 8 380 milliards de dollars. "C’est comme si les Etats-Unis avaient eu dans leurs mains la pierre philosophale", expliquent-ils...». L’éditorialiste du New York Times, Thomas Friedman, a résumé un jour à sa façon ce circuit financier. «C’est du blanchiment d’argent. Nous empruntons de l’argent à la Chine pour l’expédier en Arabie Saoudite et prenons au passage de quoi remplir les réservoirs de nos automobiles.»(4)
«Dans une conférence de presse restée célèbre, le 4 février 1965, le général de Gaulle avait grondé contre ce système qui permet "aux Etats-Unis de s’endetter gratuitement vis-à-vis de l’étranger (...) Cette facilité unilatérale qui est attribuée à l’Amérique contribue à faire s’estomper l’idée que le dollar est un signe impartial et international des échanges, alors qu’il est un moyen de crédit approprié à un Etat." Cette sortie avait été perçue à l’époque comme celle d’un vieil homme un peu dépassé par la modernité économique et monétaire. Surtout lorsque De Gaulle, directement inspiré par Rueff, avait proposé qu’on revienne à l’étalon-or. "Eh! oui, ajoutait le général, l’or, qui ne change pas de nature, qui se met, indifféremment, en barres, en lingots ou en pièces, qui n’a pas de nationalité, qui est tenu, éternellement et universellement, comme la valeur inaltérable et fiduciaire par excellence." Mais n’est pas De Gaulle qui veut.»(4)
Sergio Bossi, professeur à l’université de Fribourg, interrogé par Emmanuel Barraud de la Tribune de Genève, propose de créer une monnaie supranationale. Comment?

La grande illusion

Il faut un consensus entre les grandes économies. La zone euro, les Etats-Unis et la Chine pour commencer puis, sur une base volontaire, tous les autres. Le problème, c’est que les Etats-Unis ont aujourd’hui beaucoup trop d’importance au FMI et à la Banque mondiale pour que le cap puisse être franchi. Mais il faudra bien rapatrier tous ces dollars qui circulent...Pour ce faire, il faut que les Etats-Unis redeviennent un pays exportateur net! Il faut aussi que les ménages américains cessent de consommer à crédit. Les idées de Joseph Stiglitz, prix Nobel, vont toutefois dans la même direction. Le G20 s’est réuni pour discuter de notre sort et de celui du monde. En fait, il a surtout donné l’illusion aux pays émergents qu’ils font partie des Grands, cruelle erreur! On se serait attendu aussi à ce qu’il s’occupe, par exemple, de la redistribution des richesses, des taxes sur les transactions financières et des écotaxes sur le CO2, des normes sociales. Il a surtout discuté de la crise financière, un peu de la crise économique et probablement de la crise monétaire. Le changement climatique étant le grand absent, les pays riches sont plus soucieux de sauver le système capitaliste que de sauver la Terre.
«Pour rêver d’un autre monde, il faut, écrit Jeremy Hobbs qui dirige Oxfam International, ONG de solidarité et de développement basée à Oxford partir du réel. Du réel possible. Peut-on voir des chefs d’Etat qui arrêtent de se prendre pour des stars, des porte-parole de l’intérêt de leur pays pour aller vers l’intérêt général? Si c’était le cas, en plus des 2000 milliards d’euros pour sauver les banques des pays riches, ils n’auraient pas laissé replonger dans la faim plus de 120 millions de personnes. Et les leaders du premier monde auraient mis la même urgence, le même engagement à combattre la pauvreté dans l’autre monde. Rêver, aujourd’hui, c’est être réaliste. C’est faisable. Verser les 50 milliards de dollars promis au G8 de Gleneagles en 2005. Ajouter un plan de relance pour le Sud, de 5% du budget des pays à faibles revenus, soit 41 milliards. Réformer vraiment le FMI et la Banque mondiale pour, enfin, donner la parole aux pays du Sud. Annuler les dettes qui ont mis à plat cinquante ans de réformes et de politiques de développement. Instaurer une taxe carbone et faciliter le transfert de technologies pour endiguer la catastrophe annoncée des changements climatiques. Rêver, c’est dire que la crise du capitalisme d’aujourd’hui n’est rien comparée au désastre à venir dans les pays pauvres si l’on ne fait rien. Rêver, c’est agir. Vite. Pas que pour soi.»(5)

(*) Ecole nationale polytechnique

1.Paul Vallely: 7 heures pour sauver le monde The Independent. Courrier international 1 04 2009
2.Attac France,: G20: Beaucoup de bruit pour pas grand-chose Montreuil, le 2 avril 2009
3.Serge Halimi. Nationaliser les banques Le Monde diplomatique avril 2009
4.Pierre-Antoine Delhommais,: Fin de règne pour l’étalon-dollar. Le Monde 21.03.09
5.Jeremy Hobbs,: Communiqué Oxfam. Avril 2009

Pr Chems Eddine CHITOUR (*)
http://www.lexpressiondz.com/article/8/2009-04-04/62264.html


Giuseppe Tomasi, prince de Lampedusa (Le Guépard)
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