Affaire Balladur : la justice retrouve en Suisse les 10 millions fantômes

Publié le par Charlotte sceptix

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C’est la connexion inespérée, le chaînon manquant entre deux affaires explosives : Takieddine et Balladur. Après avoir multiplié les investigations bancaires, le juge Renaud Van Ruymbeke vient de retrouver sur un compte de transit utilisé par les marchands d’armes, à la banque SCS Alliance de Genève, la trace d’une sortie en espèces de dix millions de francs en avril 1995. L'argent provient directement de la vente des frégates en Arabie.

Cette somme d’argent est très précisément celle que l’équipe d’Édouard Balladur verse mystérieusement, le 26 avril 1995, sur le compte de campagne de l’ancien premier ministre, au Crédit du Nord. Ce versement en espèces de 10 050 000 francs, révélé par Mediapart en 2010, est resté sans explication jusqu’à aujourd’hui malgré les dépositions de Nicolas Bazire, l’ancien directeur de campagne, Renaud Donnedieu de Vabres, membre du cabinet de François Léotard puis de l’équipe de campagne, et René Galy Dejean, l’ancien trésorier de la campagne, ancien député et maire du 15e arrondissement de Paris.

MM. Balladur et Sarkozy, en 1995MM. Balladur et Sarkozy, en 1995© Reuters

Le trésorier a contesté avoir versé cette somme, alors qu’ils semble avoir été le seul à passer à la banque ce jour-là, et ses collaborateurs ont expliqué avoir « découvert » cette arrivée d’argent la veille de son dépôt, et même avoir « mélangé les recettes avec du numéraire de provenance inconnue ».

MM. Nicolas Bazire, toujours proche du président de la République, et Renaud Donnedieu de Vabres ont tous deux été mis en examen, respectivement en septembre et décembre derniers, pour « complicité d’abus de biens sociaux » pour le rôle suspect joué, en 1994, dans la vente de frégates à l’Arabie Saoudite et de sous-marins au Pakistan. Les deux hommes ont en effet imposé les intermédiaires Ziad Takieddine et Abdul Rahman El Assir aux industriels, leur assurant des commissions évaluées à 82,6 millions d’euros – dont 32,4 millions leur ont été versés avant 23 avril 1995.

Selon les dernières investigations effectuées en Suisse, M. El Assir a utilisé le compte bancaire d’une personnalité koweïtienne, le cheik Ibrahim Al-Duaij Al-Sabah, membre de la famille régnante, gouverneur d'Al-Ahmadi, pour opérer des transferts en espèces. L’un de ses collaborateurs, Mustafa Al-Jundi, également rétribué par Ziad Takieddine, se chargeant d’aller retirer les fonds.

Début février, plusieurs témoins, acteurs des transactions secrètes, ont été entendus à Genève, à l’occasion d’un déplacement du juge Renaud Van Ruymbeke. Le 2 février, M. Khaleel Hassan, un gérant de fortune à l’Union bancaire privée, à l’époque chez SCS Alliance est interrogé par le procureur de Genève Jean-Bernard Schmid.

Selon le procureur, « le Cheik Al-Sabah aurait mis à la disposition de Mustafa Al-Jundi son compte ouvert auprès de SCS Alliance pour une opération de simple transit de FF. 10 000 000  en avril 1995 ».

« Je me souviens de MM. Mustapha Al-Jundi et Abdul Rahamn El Assir, a-t-il  expliqué. Je les ai rencontrés à l’occasion de mes contacts avec mon ancien client, le cheik Ibrahim Al-Duaij Al-Sabah. Les trois étaient amis. Je les ai rencontrés à l’occasion de déjeuners ou de réunions organisés par cheik Al-Sabah (..) qui exerçait surtout une activité politique équivalente à celle d’un maire ou d’une région du Koweit. J’ai eu l’impression de que M. El Assir était le “seigneur” de Mustapha Al Jundi ». Au sujet de la sortie d’espèces évoquée par le procureur, M. Khaleel Hassan répond ne pas avoir été « directement responsable » de ce compte.

Le circuit des espèces

Le lendemain, 3 février, le procureur Jean-Bernard Schmid a questionné, en présence du juge Van Ruymbeke, Me Hans Ulrich Ming, l’homme qui a ouvert et géré les sociétés offshore des marchands d’armes. « Mercor facturait des commissions sur des contrats avec le Pakistan, a-t-il expliqué, et Rabor avec l’Arabie Saoudite ». « Abdul Rahman El Assir m’a instruit de verser une partie des commissions encaissées par Rabor au Liechtenstein sur un compte SCS Alliance à Genève » a-t-il expliqué. Ce sont donc des fonds découlant de la vente des frégates militaires françaises à l'Arabie saoudite qui ont été décaissés en espèces.

Me Hans Ulrich Ming s’est souvenu du rôle joué par Mustapha Al Jundi. « Il lui arrivait, sur instruction de Abdul Rahman El Assir, d’aller retirer du liquide auprès de la BCP, a-t-il expliqué. Je ne me souviens pas des montants, si ce n’est qu’il s’agissait de sommes de l’ordre de quelques dizaines de milliers de francs. »

El Assir, à gaucheEl Assir, à gauche© dr

M. Ming  a confirmé que cheik Ibrahim Al-Duaij Al-Sabah, « membre de la famille régnante koweïtienne », était le bénéficiaire des fonds versés sur le compte SCS Alliance. « Lorsque j’ai fait remarquer à M. Abdul Rahman El Assir qu’il versait beaucoup d’argent sur ce compte, il m’a dit qu’il s’agissait d’un associé dans ses affaires du Moyen-Orient ». L’avocat a déclaré tout ignorer des « mouvements du compte SCS Alliance ».

« Vous relevez que selon les investigations menées à ce jour, il apparaît que chacun des crédits de Rabor sur ce compte SCS Alliance en ont été immédiatement débités en liquide par une mise à disposition en faveur d’un certain Mustafa Al-Jundi, qui apparaît être la même personne que celle qui bénéficiait des mises à dispositions du compte BCP. J’ignorais totalement ceci. »

Au passage, l’avocat confirme la mission de M. Takieddine auprès de son associé El Assir. « J’ai eu l’impression qu’il s’agissait de sa main droite, ou son principal assistant. Ils avaient passé leur jeunesse au Liban. Ils ont fréquenté la même université. Abdul Rahman El Assir me donnait clairement l’impression d’être “le patron” qui m’introduisait son représentant ». L’avocat a confirmé au passage que Ziad Takieddine n’avait pas été extérieur au contrat pakistanais contrairement à ce qu’il affirme : « Avant la signature du contrat Mercor (ndlr, celui du Pakistan), j’ai dû recevoir un téléphone de Abdul Rahman El Assir qui m’annonçait que Ziad Takieddine serait présent, a indiqué Me Ming. C’est toutefois moi qui ai signé le contrat pour Mercor ».

L’apparition du cheik Ibrahim Al-Duaij Al-Sabah dans l’affaire est inattendue. « C’était le “joker” d’El Assir », confirme un homme d’affaires proche du dossier. M. El Assir utilisait plus souvent la carte du cheik, saoudien celui-ci, Ali Ben Mousalem. La banque SCS Alliance aujourd’hui absorbée par CBH holding, qui a eu longtemps une succursale à Paris, place de la Madeleine – dans l’immeuble du restaurant Lucas Carton – avait d’importants clients libanais.

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