Haïti : En savoir un peu plus sur le rôle de la France et des USA

Publié le par sceptix

Cheney exige le départ d’Aristide
La CIA déstabilise Haïti
14 Janvier 2004

 

Les États-Unis tentent de renverser le président Jean-Bertrand Aristide à Haïti en employant leur nouvelle méthode dite de la « révolution de velours ». La CIA finance l’opposition par le biais de l’Institut républicain et l’organise autour du patronat. Elle bloque le système institutionnel et provoque des violences dont elle rend Aristide responsable. Elle conditionne l’opinion publique internationale pour rendre plausible l’apparence d’un soulèvement populaire. Pourtant, Aristide continue à être soutenu par son peuple bien que la présence militaire états-unienne l’empêche de poursuivre la politique sociale qu’il avait initiée. Il y a longtemps qu’Aristide n’est plus dangereux, mais il n’est pas assez docile.

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Manifestation contre l’ingérence des États-Unis, le 27 mars 2002 à Port-au-Prince.

Alors que Haïti fête le bicentenaire de son indépendance et la proclamation de la première république noire du monde, le pays sombre dans une profonde crise politique. Le président Jean-Bertrand Aristide affronte une forte opposition de la « société civile » qui l’accuse de violations de Droits de l’homme, met en cause son élection et réclame sa démission. Mais étrangement, Washington reprend à son compte et à l’identique les critiques formulées par l’opposition. En juin 2003, le secrétaire d’État Colin Powell somme l’Organisation des Etats américains (OEA) de résoudre la crise haïtienne d’ici septembre. Le 4 octobre 2003, le tout nouvel ambassadeur états-unien en Haïti, James B. Foley apporte publiquement son soutien à l’opposition et demande la tenue de nouvelles élections : « Je voudrais réaffirmer notre soutien à tout Haïtien désirant exercer son droit de manifester pacifiquement et de s’exprimer librement, droits fondamentaux du processus démocratique […]. Nous n’appuierons qu’une seule sortie de crise : la tenue d’élections libres et crédibles dans un climat de sécurité ». Le 15 décembre, Richard Boucher, porte-parole du département d’État, attaque frontalement Aristide : « Le gouvernement haïtien a agi de concert avec des gangs armés travaillant à sa solde pour réprimer avec violence ces manifestations, provoquant ainsi des blessés et même des pertes en vies humaines. Nous exhortons le gouvernement haïtien à mettre, dans les plus brefs délais, un terme à ses efforts pour étouffer toute divergence légitime et à œuvrer avec l’Organisation des États américains, le gouvernement américain et les autres membres de la communauté internationale en vue d’une résolution pacifique et démocratique de ses difficultés politiques. »

Haïti, point stratégique des Caraïbes, aux portes de Cuba

Ancienne colonie française devenue indépendante il y a deux siècle, Haïti est depuis 1915 sous contrôle états-unien. Depuis l’inauguration du canal de Panama en 1914, la politique de Washington est centrée sur le contrôle des pays voisins de cette artère économique et militaire vitale. C’est le fameux « corollaire Roosevelt » de la doctrine Monroe. Au cœur de cette artère se trouve Haïti que les États-Unis occupent eux-mêmes militairement de 1915 à 1934, puis par l’intermédiaire des dictatures de François et Jean-Claude Duvalier (« Papa Doc » et « Baby Doc ») de 1957 à 1986.

Pendant la Guerre froide, Cuba représente la principale menace pour les États-Unis qui accroissent leur surveillance sur l’ensemble du bassin caraïbe. Dans les années 80 et 90, la plupart des interventions militaires états-uniennes ont lieu dans des pays de la région (Panama, Granade, Haïti) [1].

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Jean-Bertrand Aristide

L’élection du prêtre de gauche Jean-Bertrand Aristide, partisan de la théologie de la libération, en 1990, est un désastre pour Washington. C’est pourquoi les États-Unis se montrent favorables au coup d’État organisé contre le père Aristide en 1991. Le colonel Michel François, l’homme fort de la nouvelle junte est un ancien élève de leur célèbre École des Amériques qui a formé nombre de dictateurs latino-américains amis des États-Unis.

Mais les révélations sur l’implication des militaires dans le trafic de drogues des Caraïbes les mettent bientôt en difficulté. L’Observatoire géopolitique des drogues (OGD) rapporte en 1993 que « les "fuites" dans la presse ont débuté, le 27 octobre, par un rapport du Sénat américain affirmant que les trafiquants colombiens versaient environ 100 millions de dollars par an au lieutenant-colonel Michel François […] pour qu’il protège et facilite le transit de cocaïne dans le pays. » [2] Par ailleurs, malgré la pression des militaires au pouvoir, le pays ne trouve pas de stabilité. Les gouvernements se succèdent, les manifestations et la répression aussi. La pays est bientôt sous embargo des Nations unies. Le retour d’Aristide semble la seule solution sortir de la crise. En 1994, les États-Unis obtiennent l’accord de l’ONU pour intervenir militairement. Et en septembre, un an après leur déroute en Somalie, 21 000 soldats états-uniens débarquent en Haïti où ils n’affrontent aucune résistance. Le 15 octobre 1994, après s’y être opposé, Washington remet finalement le pouvoir à Jean-Bertrand Aristide, non sans avoir obtenu de sa part la garantie qu’il abandonne les principes de la théologie de la libération et se plie à l’économie de marché. Le stationnement des troupes états-uniennes en Haïti est là pour lui rappeler ses engagements. Et Aristide nomme un homme d’affaire, Smarck Michel, comme Premier ministre.

Le 20 septembre 1994, Dick Cheney dénonce la politique de l’administration Clinton : « C’est le désordre en Haïti, c’est une tragédie. Haïti a toujours été en désordre depuis plus de 200 ans. Rien ne permet aujourd’hui de dire que l’on va pouvoir y établir la démocratie. »

La CIA finance l’opposition haïtienne

Dix ans plus tard, une violente crise politique conduit le président Aristide, qui avait échappé à une nouvelle tentative de coup d’Etat le 17 décembre 2001, vers la sortie. Par bien des points, cette crise est semblable à celle qui mine le Venezuela d’Hugo Chavez depuis avril 2002 [3] et à celle qui a abouti au départ d’Edouard Chevardnadze de la présidence de la Géorgie [4].

Comme au Venezuela et en Georgie, « l’opposition populaire » est présentée comme un vaste rassemblement de la société civile… et dirigée par de grands patrons. Piloté par l’homme d’affaire André Apaid, le « Groupe des 184 », rassemble 184 organisations regroupant « treize secteurs d’activités définis par consensus » : dont le patronat, des syndicats et la presse [5]

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Roger Noriega
Ambassadeur des États-Unis
auprès de l’Organisation des
États Américains et sous-
secrétaire d’État.

La 19 novembre 2002, la Brookings Institution [6]crée officiellement à Washington un think tank pour imposer « la démocratie » à Haïti : Haiti Democracy Project, confiée à James Morrell, ancien responsable du Center for International Policy. On y retrouve les anciens ambassadeurs états-uniens en Haïti, Ernest H. Preeg et Lawrence Pezzullo, le milliardaire Rudolph Boulos, Ira Lowenthal de l’Institut républicain international (IRI) et surtout Roger Noriega. Cette organisation soutient des groupes haïtiens chargés d’organiser l’opposition à Aristide. Par exemple la Fondation Nouvelle Haïti, dirigée par André Apaid, qui finance le fameux Groupe des 184.

Le 18 décembre 2002 l’Institut républicain international(IRI), c’est-à-dire la CIA [7], payait le déplacement en avion d’une cinquantaine de conspirateurs en République dominicaine pour finaliser leur plan de déstabilisation. L’IRI va même jusqu’à créer une banche spéciale pour le pays : IRI-Haiti.

Les leaders de la contestation anti-Aristide prennent pour exemple le coup d’État de velours réussi en Géorgie. Ainsi, le dirigeant de l’Initiative citoyenne (IC), Frandley Denis Julien, a déclaré que « la révolution des roses » en Géorgie était « un exemple à suivre ». Dans une déclaration à Radio Métropole le 24 novembre 2003, il a appelé le secteur des affaires à assumer ses responsabilités dans la lutte déclenchée pour obtenir la démission du président Jean-Bertrand Aristide. Il a aussi demandé aux « policiers honnêtes » de suivre l’exemple des militaires géorgiens qui se sont ralliés à l’opposition.

Haïti, un Guantanamo bis ?

Pendant la dictature Duvallier, « la CIA travaillait de concert avec les escadrons de la mort, les tortionnaires et les trafiquants de drogues. » Lors de l’intervention de 1994, « les militaires états-uniens ont confisqué environ 160 000 documents, cassettes vidéo et audio, contenant, entre autres, des images des séances de torture, et des photos de victimes mutilées, appartenant à des organisation haïtiennes militaires et paramilitaires […] des dizaines d’années d’engagement de la CIA aux côtés des dictateurs haïtiens, des forces armées, des escadrons de la mort, des tortionnaires et des trafiquants de drogues donnent à Washington suffisamment de raison pour souhaiter que ces documents ne soient pas diffusés. » [8] Les États-Unis ne les rendront jamais.
La chute des Duvallier a contraint les agents spéciaux de la CIA à se replier sur la base proche de Guantanamo. Ils s’y sentent aujourd’hui à l’étroit.

Un scénario connu

Le département d’État rejoue un scénario connu : le 7 janvier 2004, à Port-au-Prince, une manifestation de l’opposition a donné lieu à des violences attribuées par Washington aux milices du président Aristide. Le 9 janvier, un communiqué du secrétaire d’État sommait le gouvernement haïtien de rétablir l’État de droit. Le 13 janvier, le mandat des députés et de deux tiers des sénateurs a pris fin, mais le gouvernement n’était pas en mesure d’organiser des élections faute de représentants désignés par l’opposition au Conseil électoral. La délégation états-unienne au Sommet des Amériques, à Monterrey, a dénoncé l’absence de Parlement. Organisant immédiatement une conférence de presse en marge du Sommet, Jean-Bertrand Aristide s’est engagé à organiser des élections générales sous six mois. L’opposition dénonce internationalement une manœuvre dilatoire alors, qu’en réalité, c’est elle qui empêche la tenue du scrutin. La situation est mûre pour un coup d’État de velours.



[1] « Les enjeux pour les États-Unis ou le canal de Panama comme instrument de géostratégie », in Remarques sur le CMA et le Plan Colombie, mémoire de Damien Laplanche, université de Nantes, 1999.

[2] « Coups tordus en cascade », La dépêche internationale des drogues, 1er décembre 1993.

[3] Voir notre enquête " Stay-behind : Opération manquée au Venezuela", 18 mai 2002, et l’article " Ingérence des États-Unis en Amérique latine : Chavez veut mener la résistance", 26 novembre 2003.

[4] Voir notre enquête " Les dessous du coup d’État en Géorgie", 7 janvier 2004.

[5] Presentation du Groupe 184 par lui-même : www.group184.org/histoire.html. Les treize secteurs d’activités sont :
« 1. Le secteur privé des affaires
2. Le secteur syndical
3. Le secteur paysan
4. Le secteur éducatif (professeurs, enseignants…)
5. Le secteur socioprofessionnel (médecins, avocats, agronomes….)
6. Le secteur culturel (écrivains, intellectuels, artistes)
7. Le secteur des Jeunes et Etudiants
8. Les femmes
9. La Presse
10. Les ONG
11. Le secteur des droits Humains
12. Les organisations civiques
13. Les organisations populaires de quartier ».

[6] Brookings Institution est l’un des plus importants think tanks états-unien et dispose d’un budget de 37 millions de dollars annuel.

[7] L’IRI est une organisation satellite de la National Endowment for Democracy, l’association-vitrine de la CIA chargé du financement légal des partis politiques pro-états-uniens dans le monde.

[8] L’État voyou de William Blum, édition Parangon, 2001.

Source : Réseau Voltaire

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Washington et Paris renversent Aristide
Coup d’État en Haïti

par Thierry Meyssan*

Washington et Paris se sont réconciliés pour défendre leurs intérêts impériaux dans les Caraïbes. Ils ont savamment organisé un coup d’État en Haïti pour renverser le président élu. Après avoir fabriqué une opposition de convenance autour du financier de la dictature des Duvalier, André Apaid, Washington a créé des groupes armés autour de l’ancien officier putschiste Guy Philippe. Tandis que Régis Debray et Véronique de Villepin-Albanel tentaient de contraindre Jean-Bertrand Aristide à la démission. En définitive, la rue restant fidèle à Aristide, les « rebelles » ne sont pas entrés dans Port-au-Prince. Ce sont les Forces spéciales états-uniennes qui ont dû enlever le président, dans son palais, au petit matin.

Dimanche 29 février 2004, Jean-Bertrand Aristide a démissionné de ses fonctions de président de la République d’Haïti et s’est enfui en avion vers une destination inconnue. En quelques jours, le chaos s’était installé dans le pays et le peuple, outré de la corruption de son régime, s’était soulevé contre lui. Tandis que les États-Unis, qui le suspectaient d’être devenu le nouveau parrain de la cocaïne dans les Caraïbes, facilitaient son départ. Washington et Paris déployaient une force d’interposition sans même attendre que le Conseil de sécurité ne vote la constitution d’une force multinationale. Fin du scénario mis au point par les services de « communication ». La réalité est toute autre.

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Louis Jodel Chamblain

Le père Jean-Bertrand Aristide a été élu à une écrasante majorité de 67,5% des voix, en 1990. Il était alors le premier président démocratiquement élu dans l’histoire de son pays. Il choisit René Préval comme Premier ministre. Mais l’arrivée au pouvoir d’un partisan de la théologie de la libération dans l’île la plus proche de Cuba marquait l’échec de la stratégie états-unienne d’endiguement du communisme dans les Caraïbes. Aristide fut donc renversé, huit mois plus tard, par le général Raoul Cédras et le FRAPH, les escadrons de la mort de Louis-Jodel Chamblain [1], soutenu par l’administration Bush pére. Pour justifier cette opération, les putschistes déclarèrent avoir libéré leur peuple d’une dictature qui attentait gravement aux droits de l’homme. Non seulement ces accusations ne furent pas étayées, mais elles devaient être démenties par la suite. Exilé aux États-Unis, Aristide mobilisa la bourgeoisie noire pour qu’elle vienne en aide à la « république nègre ». La CIA tenta alors de le discréditer en le présentant comme un malade mental et diffusa son dossier médical, lequel s’avéra ultérieurement être un faux. Cependant, le soutien grandissant d’Aristide dans l’électoral noir états-unien, plus encore que l’impopularité du régime militaire en Haïti, conduisit Bill Clinton a rompre avec la brutale politique de son prédécesseur et à négocier un compromis : Washington organisa le départ de la junte et le retour d’Aristide en l’échange d’un engagement de ne plus exacerber la lutte des classes, mais de réconcilier riches et pauvres ; et de ne plus stigmatiser le capitalisme comme un « péché mortel », mais d’appliquer les recommandations du FMI.

Aristide revient donc en 1994, dans les bagages des GI’s de l’opération Restaurer la démocratie. Il respecte ses engagements vis-à-vis de Washington ou trahit ceux de ses électeurs, selon les points de vue. La constitution n’autorisant pas deux mandats successifs, c’est son ancien Premier ministre, René Préval, qui se présente pour son parti. Il est élu à 88 %. Préval n’étant pas lié par l’engagement d’Aristide, il s’éloigne de l’orthodoxie libérale. En octobre 2000, treize officiers formés en Équateur, profitant d’un voyage en Asie de Préval, tentent un coup d’État. Ils échouent. Leur chef, le sémillant Guy Philippe, se réfugie à l’ambassade des États-Unis à Port-au-Prince. À l’issue du mandat de Préval, Aristide se représente et est à nouveau élu avec 91% des voix, dans une ambiance troublée et avec une abstention massive. Il renoue alors avec sa politique anti-impérialiste et demande notamment le remboursement des 90 millions de francs or extorqués par la France à Haïti entre 1825 et 1885 [2].

L’administration Bush fils prend la décision de le renverser fin 2002 et se rapproche, sur ce sujet de la France, dans la mesure où les deux grandes puissances ont toujours voulu exercer une tutelle commune sur l’île. Paris ne se positionne qu’à l’été 2003. Un plan conjoint est alors établi pour le coup d’État.

Acte 1 : la déstabilisation « démocratique »

Du côté états-unien, la Fondation nationale pour la démocratie (NED) fabrique une « opposition démocratique » en finançant des groupes de la « société civile » et le sous-secrétaire d’État Roger Noriega [3] met en place un groupe de travail « pour la restauration de la démocratie » à la Brookings Institution (cf. notre enquête La CIA déstabilise Haïti).

Acte 2 : la pression diplomatique
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Régis Debray

Du côté français, l’opération est supervisée par Régis Debray et Véronique Albanel. Celle-ci apparaît en qualité de présidente de l’association Fraternité universelle qui développe des œuvres sociales à Haïti en lien avec l’Église catholique. Elle est par ailleurs, la sœur de Dominique Galouzeau de Villepin, ministre des Affaire étrangères, et l’épouse du général de division aérienne Baudoin Albanel.

Le 15 juillet 2003, André Apaid [4], ex-financier de la dictature des Duvalier [5] devenu leader du Groupe des 184 [6], organise une provocation. Il tient meeting dans un bidonville acquis à Aristide, la Cité Soleil. Il demande la protection de la France, qui le fait escorter par des gardes armés en présence du premier secrétaire Stéphane Grumberg. Comme prévu, le meeting tourne à l’émeute. Il y aura 6 morts et 40 blessés par balle. Les témoins accusent les gardes français d’être les seuls responsables de la tuerie ce qui est démenti par l’ambassade [7]

Le 17 décembre 2003, à 15h, Régis Debray se présente au palais présidentiel pour exiger la démission du président élu Jean-Bernard Aristide. Celui-ci refuse. Debray et Villepin-Albanel rendont public, quelques jours plus tard, un rapport à Dominique de Villepin. On peut y lire : « Ne nous payons pas de mots. Le départ du président Aristide ne rendra pas du jour au lendemain le pays plus prospère, ni plus productif. » (p. 35). « Beaucoup imaginent une rivalité là où il y a en fait complémentarité [entre les États-Unis et la France], et si nos moyens d’influence ne se recoupent pas, ils peuvent et doivent s’additionner, pour le bien de la nation haïtienne. Il appartiendrait peut-être au président de la république, en tous cas au ministre des Affaires étrangères, de fixer d’entrée de jeu, au meilleur niveau, les modalités et l’esprit de cette combinatoire. Une implication plus affirmée en Haïti ne saurait en effet s’exercer contre les intérêts des États-Unis, mais dans un esprit d’équilibre et de prévoyance » (p. 52). Bref, la mission est de renverser Aristide pour défendre les intérêts conjoints du grand empire états-unien et du petit empire français. Mais après la crise irakienne et dans le contexte de l’alliance germano-française en Europe, Berlin doit être associé à ce rapprochement entre Paris et Washington et y trouver aussi son intérêt dans son minuscule empire. « On ne peut s’empêcher de penser aux avantages, pas seulement symboliques, que représenterait l’ouverture à Port-au-Prince d’une mission diplomatique commune à la France et à la République fédérale d’Allemagne, à laquelle ferait naturellement pendant, de l’autre côté de l’Atlantique, l’ouverture d’une mission germano-française par exemple à Windhoek, Namibie, ou ailleurs » (p. 57).

Les États-Unis et la France exercent des pressions sur différents États de la région pour qu’ils ne participent pas aux cérémonies du 200e anniversaire de la « première république nègre d’Amérique » [8], le 1er janvier 2004 à Port-au-Prince. Seul le président sud-africain, Thabo Mbeki, défie les grandes puissances en s’y rendant.

Le 2 janvier, le Groupe des 184 présente une alternative de transition prévoyant le départ d’Aristide. Le 7 janvier, une manifestation dégénère. Immédiatement Washington accuse le gouvernement de ne pas être démocratique. Le 13 janvier, le mandat des députés et des deux tiers des sénateurs arrive à expiration, mais l’opposition refusant de désigner ses délégués à la Commission électorale, Aristide ne peut organiser les élections. Il est alors accusé de ne pas vouloir les organiser et d’instaurer une dictature.

Acte 3 : la déstabilisation militaire

La fabrication d’une opposition « démocratique » et les pressions diplomatiques s’avérant insuffisantes, Washington met en place un groupe armé en République dominicaine, placé sous le commandement de Guy Philippe. Les « rebelles » prennent le contrôle de plusieurs villes et menacent de marcher sur Port-au-Prince. Il refusent les divers plans de paix, qu’il s’agisse de celui de l’épiscopat ou de celui de l’Organisation des États américains.
L’opposition "« démocratique » du Groupe des 184 reste en contact permanent avec le secrétaire d’État Colin L. Powell. Sur ses instructions, elle prend ses distances avec les rebelles pour rester en capacité d’exercer le pouvoir sans avoir à endosser les exactions qui peuvent être commises dans son intérêt.
Le 21 février, le plan de règlement de la communauté internationale est accepté par Aristide, mais rejeté par l’opposition qui exige toujours son départ.

Le 23 février, des troupes fraîches franchissent la frontière aux côtés de Louis-Jodel Chamblain. L’AFP commente : « À Port-au-Prince beaucoup pensent que l’armée dominicaine a laissé passer les anciens militaires haïtiens avec l’aval des États-Unis, qui fournit la quasi-totalité de son équipement et entretient des liens très étroits avec son haut commandement et le gouvernement. Saint-Domingue est le seul pays des caraïbes à avoir envoyé 300 militaires en Irak à la demande de Washington. » [9]

Acte 4 : l’enlèvement
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Roger Noriega

Le 26 février, Baudoin Jacques Kétant, un trafiquant de cocaïne extradé par Aristide à la demande de la DEA est jugé à Miami (Floride) [10]. Dans le cadre d’une transaction judiciaire lui permettant une réduction de peine de 27 ans de réclusion, il avoue avoir introduit plus de 30 tonnes de drogues aux États-Unis. Il déclare « Aristide est un baron de la drogue qui contrôle le trafic de la drogue en Haïti (...) Il a transformé son pays en plaque-tournante de la drogue ».

Le 29 février, entre 2 et 3h du matin, les Forces spéciales états-uniennesMaxine Waters pour qu’elle puisse témoigner et empêcher ainsi qu’il ne soit « suicidé » à la Allende. Il aurait alors signé une déclaration de démission pré-rédigée « afin d’éviter un bain de sang », en présence de James B. Foley, ambassadeur des États-Unis, et de Thierry Burkard, ambassadeur de France, qui authentifient le document. En fait, il refuse de signer sa démission et grifonne à la place une lettre d’adieu. Il est alors conduit par les Forces spéciales à un avion blanc, non immatriculé, et dirigé sur Bangui (République centrafricaine) où l’attendent des agents français. investissent le palais présidentiel. Elles annoncent à Aristide qu’il va être emmené à Miami pour être jugé pour trafic de drogue à moins qu’il n’accepte de démissionner ou qu’il attende l’arrivée de Guy Philippe chargé de l’abattre. Il parvient à joindre par téléphone la représentante de Californie

Alors que le Conseil de sécurité des Nations unies est convoqué d’urgence pour décider l’envoi d’une force d’interposition, les États-Unis et la France, sans attendre la réunion, envoient des troupes.

À Washington, Otto Reich et le sous-secrétaire Noriega ont supervisé le renversement de Jean-Bertrand Aristide. Désormais la Commission d’assistance à un Cuba libre, qu’ils animent, étudie la possibilité d’utiliser Haïti comme base arrière pour en finir avec Fidel Castro cet été.

Documents joints
 

Rapport au ministre des affaires étrangères, M. Dominique de Villepin, du Comité indépendant de réflexion et de propositions sur les relations franco-haïtiennes

Réseau Voltaire

 

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<br /> <br /> Bonjour,<br /> <br /> <br /> Vous êtes cordialement invité à visiter mon blog.<br />       <br /> Description : Mon Blog(fermaton.over-blog.com), présente le développement mathématique de la conscience humaine.<br /> <br /> <br /> La Page No-28, BABY DOC ?<br /> <br /> <br /> COMMENT INSTALLER UN DICTATEUR CHEZ SOI ?<br /> <br /> <br /> Cordialement<br /> <br /> <br /> Clovis Simard<br /> <br /> <br /> <br />
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<br /> " Même notre minuscule président s’en est rendu compte. Entre ses dents, il a bougonné, en arrivant à Port-au-Prince: Nous ne sommes pas les bienvenus. Aux journalistes, il dit:<br /> “Ne nous voilons pas la face. Notre présence ici n’a pas laissé que de bons souvenirs… Les blessures de la colonisation, et, peut-être pire encore,<br /> les conditions de la séparation ont laissé des traces.” (Le Monde, 18 février 2010). Ensuite, il a eu le culot de donner des leçons de soumission au peuple haïtien: Haïti doit “tourner le<br /> dos aux erreurs du passé”, a-t-il dit en faisant allusion à la présidence d’Aristide et au rôle écrasant des Français pour chasser et exiler ce président récalcitrant, régulièrement élu. Donc, il<br /> annonce le programme : contrôle néo-colonial renforcé !!! On profite du séisme pour raser le pays et reconstruire à neuf, en fonction des intérêts néo-colonialistes français (les Antilles<br /> françaises sont à deux pas) et impérialistes américains, qui considèrent que Haïti est dans leur jardin. La collusion franco-américaine est bien connue.<br /> <br /> <br /> Cette visite au pas de course ne pouvait pas durer longtemps. Le peuple haïtien a subi une exploitation sans nom. Pendant un siècle, de 1825 à 1947, il a dû éponger toutes ses ressurces<br /> pour payer une dette fantomatique, le prix des esclave que le mouvement révolutionnaire haïtien avait libérés. En somme, les Français ont exigé et imposé que chaque Haïtien paye avec de l’or le<br /> prix supposé de lui-même et de ses proches en tant qu’esclaves ! La somme était tellement gigantesque, pour ce peuple de petits paysans démunis, que le remboursement s’est étalé sur quatre<br /> générations ! Les Haïtiens n’ont pas oublié cette abominable extorsion et aucun président français ne s’était jusque là hasardé à mettre les pieds dans l’ancienne colonie de saint Domingue,<br /> perle des Antilles, capitales des plantations esclavagistes aux XVIIIe siècle.  Le nain a pensé profiter de l’effet de surprise. Un aller-retour rapide pour éviter de se faire lyncher.<br /> C’est bien ce qui a failli se passer. La presse française ait été très discrète sur la réalité des choses. Pour un compte-rendu plus libre, moins soumis à la censure parisienne, voir la presse<br /> canadienne, en particulier un article de Philippe Mercure dans La Presse, de Montréal:<br /> <br /> <br /> (Port-au-Prince) Slogans anticoloniaux, demandes de dédommagement et même quelques doigts d’honneur: Nicolas Sarkozy a soulevé la<br /> colère de milliers de manifestants, hier, lors de la première visite d’un président français en sol haïtien depuis l’Indépendance, en 1804.<br /> Nicolas Sarkozy a fait une visite de quelques heures au cours de laquelle il a survolé les zones sinistrées de la capitale avec le président<br /> haïtien, René Préval.<br /> Dans la cour du Palais national à demi écroulé, près d’une statue brisée en deux, le président français a annoncé un plan d’aide de 270<br /> millions d’euros en deux ans, en plus de l’annulation de la dette d’Haïti, qui se chiffre à 56 millions d’euros.<br /> Alors que les manifestants n’étaient pas encore au rendez-vous - l’horaire de M. Sarkozy avait manifestement été modifié pour les déjouer -, le président de la République<br /> française a reconnu que la France n’avait pas fait que de bonnes choses pour son ancienne colonie.<br /> <br /> <br /> «Cette histoire partagée est douloureuse. La France, ici, n’a pas laissé que de bons souvenirs. Je dois le voir en face»,<br /> a-t-il admis.<br /> Comme pour lui donner raison, des milliers de manifestants ont convergé vers le Champ-de-Mars quelques minutes à peine après son départ pour<br /> dénoncer sa visite.<br /> Sous un soleil de plomb, dans la forte odeur d’urine et d’excréments de cette place transformée en camp de rescapés depuis plus d’un<br /> mois, les manifestants ont scandé des slogans anticoloniaux au<br /> son des trompettes et des tambours.<br /> Sur le toit d’un camion au pare-brise défoncé, les organisateurs ont réclamé le retour de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, victime<br /> d’un coup d’État en 2004.<br /> «Nicolas Sarkozy, l’esclavagisme et le colonialisme sont pires que la catastrophe du 12 janvier», pouvait-on lire sur certaines<br /> affiches.<br /> «France, tu nous as fait du tort. Donne-nous notre argent», lisait-on ailleurs.<br /> «La France doit nous rembourser»<br /> Les manifestants ont beaucoup fait allusion au fait que, en 1825, la France a exigé qu’Haïti lui verse 150 millions de francs-or (l’équivalent<br /> de 21 milliards de dollars américains d’aujourd’hui) pour reconnaître son indépendance.<br /> La foule a réclamé à grands cris qu’on lui rende cet argent.<br /> «Ma maison est tombée, mon bébé dort à la belle étoile. La France doit nous rembourser», a hurlé la jeune Lovely Valcin, 18 ans, dans la<br /> cacophonie générale.<br /> «Les blessures de la colonisation et, peut-être pire encore, les conditions de la séparation ont laissé des traces qui sont encore vives dans<br /> la mémoire des Haïtiens», avait d’ailleurs observé Nicolas Sarkozy dans son discours.<br /> http://www.cyberpresse.ca/international/amerique-latine/seisme-en-haiti/201002/18/01-952843-a-bas-sarkozy-a-bas-preval.php<br /> <br /> <br /> A la fin de sa visite-éclair, la foule commençait à gronder et à secouer les grilles du palais présidentiel sur la pelouse duquel se trouvaient les hélicoptères du nabot et de ses séides,<br /> fournis par la Marine française. Voyant la trounure que prenaient les événements, Sarko a sauté dans l’engin qui a pris aussitôt de la hauteur. S’il était resté quelques minutes de<br /> plus, la foule aurait pu lui faire un mauvais parti."<br /> <br /> Serge Thion<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br />
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