Madoff et moi, un an après

Publié le par sceptix

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[ 11/12/09  ]

Le 11 décembre 2008, le courtier américain Bernard Madoff est arrêté. Ce jour-là, Christophe Tricaud, fête son anniversaire... Il ne sait pas encore qu'il est l'une des victimes de l'escroc. Pour cet entrepreneur parisien, c'est le début d'une année de galère.  De colère, aussi, envers les banques, dont il ne comprend pas la fuite.  Aujourd'hui, il se bat pour être dédommagé. Voici son récit.

Le 12 décembre 2008, la France découvre Bernard Madoff. La veille, le FBI a arrêté à son domicile de Manhattan ce courtier à l'apparence si tranquille, qui se révélera l'auteur présumé d'une fraude pyramidale de 50 milliards de dollars (lire également page 32). Proprement hallucinant ! « Vu l'ampleur, il va y avoir un tsunami », se dit alors Christophe Tricaud. Cet entrepreneur vient tout juste d'avoir quarante-six ans. Le jour même de la révélation du scandale. Triste anniversaire ! Il passe alors ses ordres de vente au Crédit Mutuel Ile-de-France, sa banque. Dans le lot, il y a du Luxalpha.« Une sicav luxembourgeoise que j'avais découverte deux ans auparavant par l'intermédiaire d'une amie », raconte l'investisseur, qui cherchait un placement sûr. « Je l'avais ensuite repérée sur Boursorama, et achetée via ma banque. Dans le prospectus, il était fait mention d'UBS et d'Ernst & Young. La gestion était réalisée sur des bons du Trésor américain et parfois en actions américaines, lorsqu'une opportunité se présentait. Elle servait entre 6 % et 7 %, alors que la Bourse progressait dans le même temps de 20 %  », décrit-il. La sicav en question est agréée par la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF), le gendarme financier du Grand-Duché, et a le blanc-seing de l'Autorité des marchés financiers pour sa distribution en France. Aucune raison, donc, de s'en méfier. Notre entrepreneur y investit 500.000 euros en septembre 2006.

Pendant deux ans, il garde sa position. A aucun moment il ne vend, ni achète. Pourtant, au lendemain de la faillite de Lehman Brothers, il a une brusque montée d'angoisse : et si UBS suivait le même chemin  ? « J'appelle alors sa filiale luxembourgeoise. Mes interlocuteurs me rassurent, m'expliquent que le compartiment de la sicav est séparé », rapporte-t-il. « J'ai alors hésité à sortir », regrette-t-il aujourd'hui. C'était deux mois avant l'affaire Madoff, qui va tourner au véritable drame financier pour des milliers d'épargnants.

« J'ai pensé : ah, ces couillons ! »
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Trois millions de personnes flouées

« Le 12 décembre 2008, je suis tombé de ma chaise en découvrant l'histoire. J'ai pensé : ah, ces couillons qui se sont fait avoir ! Madoff servait du 12 % à 15 %, selon les médias, alors que ma sicav rapportait deux fois moins. » L'investisseur était à cent lieues d'imaginer que le courtier new-yorkais se cachait derrière Luxalpha... Pourtant, il ne réussit pas à vendre le titre. Peu après, le voile commence à se lever. Access International Advisors, le conseiller du gérant du fonds, diffuse un fax indiquant que Luxalpha est touché par Madoff et que les transactions sont suspendues. « A ce moment-là, je ne suis toujours pas traumatisé. Surpris, oui. Je me dis que la sicav a investi dans un fonds. Au pire, l'impact est limité à 10 % des actifs », se rassure Christophe Tricaud, qui se rapproche alors de l'amie qui lui avait parlé du titre. « Nous ne sommes pas concernés, ni inquiets. UBS est là », pensent-ils.

Trois jours plus tard, le couperet tombe : Access International Advisors prévient que l'ensemble des actifs de Luxalpha était géré par Bernard Madoff. Parallèlement, l'AMF publie un communiqué indiquant que les sociétés de gestion françaises sont affectées à hauteur de 500 millions d'euros. Une estimation basse. Difficile d'évaluer les dégâts dans la multigestion et les contrats d'assurance-vie, qui peuvent loger des parts de fonds. Son amie contacte une avocate : Véronique Lartigue, associée du cabinet Lartigue-Tournois. Les premières lettres partent. « Nous étions demandeurs d'informations, explique Christophe Tricaud. UBS a eu droit à une sommation d'huissier. Nous voulions agir très vite. »Le but ? « Aller voir Luxalpha pour récupérer notre argent. »

La banque suisse, qui cumule les fonctions de dépositaire et de gérant, rappelle simplement que les clients ont signé une clause stipulant que la gestion et le dépôt des actifs étaient délégués au courtier américain, et que, par conséquent, elle ne peut être tenue pour responsable. Sauf qu'à aucun moment le nom de ce fameux courtier n'était mentionné dans ce document. Cette posture déplaît aux autorités du Luxembourg, qui mettront malgré tout un certain temps avant de rappeler les règles en usage : dans le Grand-Duché, comme ailleurs en Europe, la délégation du rôle de dépositaire n'exempte pas pour autant l'établissement de ses responsabilités. Ce dernier a également une obligation de restitution. La suite des événements montrera que ce rappel à l'ordre n'a servi à rien.

Un mur de silence et de mépris

Pour Christophe Tricaud, le retour sur terre est rude :« Vous êtes persuadé que votre argent gagné en développant votre entreprise est sécurisé. Puis surgit un tel événement. Vous n'avez plus rien. Et, du coup, vous ne croyez plus en rien. » Cette victime parmi d'autres de Bernard Madoff n'est pas au bout de ses peines. Car les plaintes engagées n'aboutissent pas. La raison : « Dans un fax, UBS ne reconnaît pas ma qualité d'actionnaire, ni mon droit à agir en justice contre elle », explique l'investisseur. Une question qui, à ce jour, n'a toujours pas été résolue.

Du coup, les clients lésés changent de cible et se tournent vers les établissements qui leur ont proposé ces sicav « toxiques ». « Les banques ont acheté en leur nom, découvre Christophe Tricaud. Mais je n'ai pas signé de contrat les autorisant à agir ainsi. » Les référés fusent dès le début de janvier. Trois banques sont dans la ligne de mire de Me Lartigue, qui représente aussi les intérêts d'autres clients floués : Crédit Mutuel Ile-de-France, BNP Paribas et Neuflize. La première ne répond pas, la deuxième noie le poisson. Quant à la troisième, elle assure tout bonnement ne pas être au courant.

Contraste saisissant : à la même époque le holding familial de la société de gestion Meeschaert décide, lui, de se substituer à ses clients lésés pour mener le combat contre UBS. Il propose un remboursement en deux temps : une première moitié en avril, la seconde partie un an plus tard. « Pourquoi les autres établissements n'ont-ils pas fait pareil ? s'interroge Christophe Tricaud. J'ai eu l'impression que les banques s'étaient concertées pour ne pas bouger. »A partir de février, les relations vont devenir franchement conflictuelles. C'est à ce moment-là que « nous avons acquis la certitude que les banques avaient dépassé leur rôle de mandataire. De surcroît, elles ne nous informent pas. Elles ne nous ont pas prévenus de la liquidation des fonds », raconte-t-il. Les assignations au fond vont partir dès le mois de mars, à destination des mêmes banques, mais aussi de Luxalpha et d'UBS AG, promoteur de la sicav. Ce dossier est toujours en cours d'instruction.

Désarmés face à ce mur de silence et de mépris, les clients lésés commencent alors à se regrouper. Sous l'impulsion de Christophe Tricaud, l'Association des victimes de la fraude Madoff naît en mai 2009. « Elle compte une trentaine de personnes physiques, qui ont engagé entre 20.000 euros et 1 million d'euros, dans Luxalpha et d'autres fonds Madoff, comme Luxinvest et Thema », décrit le responsable de l'association. La vocation de cette dernière ? Etre avant tout un support d'informations et un lien avec l'AMF. Pas nécessairement un ferment de révolte : « Les gens ont une telle angoisse de se mettre à dos leur banquier qu'ils ne veulent pas se mettre en avant », justifie-t-il.

Depuis, c'est le calme plat. Il est vrai qu'en considérant, fin mai, qu'UBS avait répondu à ses griefs et était désormais en conformité avec les règles en vigueur, la CSSF a refroidi les ardeurs belliqueuses. D'autant que le régulateur luxembourgeois laisse aux tribunaux le soin de trancher la question des dédommagements. « La décision de la CSSF est une énorme déception. Ils ont botté en touche », fulmine Christophe Tricaud.

Poupées russes

Depuis, une seule information de taille a circulé : l'existence d'un « operating memorandum » de Luxinvest, l'autre sicav dont UBS est également le dépositaire. Ce document interne décrit le fonctionnement du fonds et ses relations avec Madoff, clairement nommé, qui cumule alors les fonctions de sous-dépositaire, gérant, courtier et conseiller. Une aberration en Europe !« Un anonyme nous avait proposé en février de nous vendre celui de Luxalpha. Nous n'avons pas donné suite », révèle Christophe Tricaud. Question d'argent.

Pendant cette année de galère, notre investisseur malheureux aura donc été confronté à la finance façon « poupées russes ». La première, c'est évidemment Madoff, envers qui il ne cultive aucune animosité. Il en veut plus à la deuxième, UBS, qui a délégué et trompé son monde. Il se dépense aujourd'hui pour mettre en lumière la responsabilité des banques, le troisième étage de la pyramide. Visuellement, ces dernières couvraient les autres. « Elles ne nous ont jamais prévenus de leur rôle exact de mandataires. Si nous avions été au courant de la clause dérogatoire qu'elles ont signée à notre place, sans avoir le mandat pour le faire, nous n'aurions jamais investi. Cette clause changeait du tout au tout la nature de la sicav dans laquelle nous investissions ! Elles ont fait preuve d'amateurisme. Depuis, elles nous snobent, ne répondent même pas à nos demandes de rendez-vous », lâche Tricaud, qui a tiré les leçons de cette expérience :« Désormais, je choisis les dépôts à court terme. J'émiette mes investissements. Avant, j'avais quatre lignes de sicav, dorénavant, j'en ai quinze. Et je me méfie des établissements ayant pignon sur rue », conclut-il.

STÉPHANE LE PAGE, Les Echos
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