Ne pas lier les eurobonds à la dette historique de l’Allemagne

Publié le par Charlotte sceptix

L’Europe ne dispose pas de la baguette magique permettant une sortie de l’euro dans l’ordre et la discipline. Plus on réfléchit à ce scénario et plus il semble impossible

 Alors, les politiciens prolongent leur mode de travail, sans attaquer les problèmes à la source. Ils font pression sur l’Allemagne et appellent la Banque centrale à la rescousse. La BCE sauve les banques, les budgets des Etats, règle les déficits courants, fait marcher la planche à billets et accumule les actifs pourris, explique Thilo Sarrazin, dans son dernier ouvrage*. L’homme n’appartient pas au politiquement correct. Il avait déjà publié une analyse iconoclaste sur l’immigration: Deutschland schafft sich ab (2010). En 1997, cet ancien de la Bundesbank avait signé un premier ouvrage qui se voulait favorable à l’euro. Il s’excuse aujourd’hui d’avoir cru au respect des principes essentiels. On reproche souvent à Thilo Sarrazin de ne pas présenter de solution. Certes, il n’a pas la clé de la sortie. Mais c’est oublier la justesse de son bilan et la richesse de l’argumentation.

L’Allemagne d’Angela Merkel joue le temps, mais cède progressivement sur les principes, en politique intérieure (smic, fédéralisme) et extérieure (Europe). Le débat sur l’euro est balisé quand il n’est pas interdit. On ne touche pas à l’Europe. Sarrazin cite Erich Honecker avant la chute du mur de Berlin: «En avant toujours, en arrière jamais» («Vorwärts immer, rückwärts nimmer»). Dans le climat idéologique qui pèse sur l’Europe actuelle, il nous paraît important de présenter les faits après une décennie d’euro: L’Allemagne a-t-elle vraiment profité de l’euro?

Une floraison de chiffres qui intéressera le lecteur montre que l’Allemagne a été pénalisée par l’euro.

D’ailleurs, durant les quatre années de crise, le PIB des membres de la zone euro a augmenté plus lentement que dans l’ensemble de l’UE et bien plus lentement qu’au Royaume-Uni, en Suède ou aux Etats-Unis.

L’Allemagne est entrée dans l’euro avec un PIB par habitant, ajusté du pouvoir d’achat, supérieur de 21% à la moyenne de l’UE et la différence a baissé à 18%. Pour la France, l’écart a diminué de 15 à 8%. Pour l’Italie, de 18 à 1%. Les non-membres s’en sont mieux sortis, à l’image de la Suède et de la Suisse. Thilo Sarrazin aimerait «se suissiser». En une décennie, l’écart entre la Suisse et l’Allemagne s’est accru de 21 à 25%. La Suisse est en paix depuis plus d’un siècle. Ses finances publiques sont saines. Sa quote-part de l’Etat est inférieure à la plupart des pays européens. Sa monnaie est stable ou en légère hausse (de 5% face à l’euro en une décennie). Son PIB par habitant est de 47% supérieur à la moyenne de l’UE, contre 32% en 2005.

Initialement, l’euro devait surtout assurer une plus grande intégration de l’Europe, celle de Schuman et Adenauer. L’inverse s’est réalisé. L’euro est une cause de désintégration. L’importance économique de la zone euro pour l’Allemagne ne cesse de diminuer. Entre 1998 et 2011, les exportations allemandes ont augmenté de seulement 89% vers la zone euro, de 97% vers l’UE-27 et de 154% vers le reste du monde. La perte de compétitivité des pays périphériques réduit en effet leur capacité à acheter des produits allemands. Le même phénomène d’éloignement des autres pays de la zone euro est vrai pour les importations.

La zone euro, c’est d’abord un problème de productivité. Celle du Royaume-Uni, de l’Italie et de l’Espagne est d’un tiers inférieure à celle de l’Allemagne. Celle de la Grèce de plus de la moitié. Au classement de l’IMD des pays les plus compétitifs, l’Allemagne est 9e, devancée par trois non-membres de l’euro: Suisse (3e), Suède (5e) et Norvège (8e). La France n’est que 29e, bientôt rattrapée par l’Estonie. Personne ne parle de ce pays dans les médias. Pourtant, il assume ses engagements. Son assainissement a fait baisser son PIB de 22% en quatre ans. Par habitant, il est inférieur de moitié à celui de la Grèce, mais le taux d’épargne, lui, est six fois supérieur, son taux d’endettement 22 fois inférieur… Et en 2011, la croissance de l’Estonie s’est élevée à 8%.

Non seulement l’Allemagne a été pénalisée par l’euro, mais ses engagements n’ont cessé de se renchérir. Les garanties sont estimées à 763 milliards d’euros.

La suppression des différences de taux d’intérêt qu’impliqueraient les «eurobonds» renforcerait l’implication de l’Allemagne dans le financement du Sud. Toujours pour l’Allemagne, Sarrazin a calculé que la charge financière passerait de 44,8 milliards à 66,6 milliards d’euros, sur la base de 2010. L’eurobond est un instrument défendu par les banques (et par not' président !!) parce qu’il réduit les risques de créances douteuses. Mais ses effets incitatifs sont dangereux, à commencer par l’aléa moral. Bien sûr Bruxelles applaudit des deux mains à la venue de l’eurobond. «Ce serait le cheval de Troie de l’intégration fiscale», selon Sarrazin.

La justification de l’eurobond rappelle le lancement de l’euro. Un agenda politique derrière un discours économique. Les faux arguments sont aussi abondants que pervers. Thilo Sarrazin s’insurge contre le lien insupportable entre l’Holocauste et l’eurobond pour faire plier Berlin (BaZ 26.5). Peer Steinbrück utilise les mêmes ficelles et évoque l’hypothèque morale des deux guerres et de l’Holocauste. Comment lier un instrument qui évite à un gouvernement d’assumer ses engagements et le drame de l’Holocauste?

Angela Merkel le répète: «La fin de l’euro signifie la fin de l’Europe.» On entre de plain-pied dans l’idéologie. L’Europe ne s’arrête de loin pas à l’euro. La fin de l’euro marquerait par contre l’échec d’une vision socialiste de l’Europe, d’une union politique européenne placée sous un gouvernement centralisé. La fin des Etats-nations, écrit Thilo Sarrazin. Bruxelles oublie vite que 240 millions d’Européens ne vivent pas dans l’UE. L’Europe n’a d’ailleurs jamais formé une seule entité. Thilo Sarrazin a raison de prendre le contre-pied de l’actuelle vision centralisatrice des médias et qui a conduit au drame actuel. La richesse de l’Europe réside dans sa diversité culturelle, économique et politique. Wilhelm Röpke le disait lui-même: «La tentative de fusion dans un seul bloc serait une trahison de l’Europe.»

* «Europa braucht den Euro nicht», Thilo Sarrazin, Deutsche Verlags-Anstalt, 462 pages, 2012.

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