Novartis n’a pas froid aux yeux

Publié le par Charlotte sceptix

Le 16 mars 2012

Chaque week-end (ou presque), le blog télé fait de la réclame pour un spot contribuant au bien-être social. Cette semaine, comment un courageux industriel nous en met plein la vue pour préserver notre santé.

La dégénérescence maculaire liée à l’âge (MDLA, à ne pas confondre avec le MDMA, principe actif de l’ecstasy) est une maladie chronique évolutive dont plusieurs centaines de milliers de Français sont atteints – un nombre appelé à croître au rythme du vieillissement de la population. C’est dire l’opportunité de la campagne d’information et de prévention lancée par la valeureuse Société française d’ophtalmologie grâce aux subsides d’un généreux mécène, Novartis, et illustrée par un somptueux spot aussi émouvant que bucolique.



Mémé a la berlue !
La chair de la chair de sa chair se dérobe à ses yeux… Que peut-il lui arriver de plus cruel ? Heureusement, Novartis est arrivé, avec un fabuleux médicament, le Lucentis, idéal pour soigner la forme dite « humide » de la maladie. Un médicament de prescription, bien sûr. Interdit de publicité, donc.


Qu’une société savante serve
de paravent et l’information de prétexte à un labo pharmaceutique désireux de vanter un des ses produits n’a plus l’heur de m’étonner : la Société française de Rhumatologie a déjà embauché Frank Lebœuf et sa spondylartrite ankylosante pour servir de visiteur médical télévisé à Pfizer, une ado et sa maman soucieuses du cancer du col de l’utérus ont vacciné les téléspectateurs avec Sanofi-Aventis, l’indispensable Association pour le développement de l’information et de la recherche sur la sexualité a mis un quadra en pyjama pour vanter le concurrent du Viagra fabriqué par Lilly…


Le Lucentis, comme les autres,
est donc un médicament de prescription. Mais il a une particularité aussi énorme que rondelette, son prix. 1200 euros l’injection intra-oculaire ! Vous n’en croyez pas vos yeux ? Apprêtez-vous à les écarquiller jusqu’au plafond en lisant ceci : le Lucentis possède un substitut, l’Avastin, au prix de 30 euros la dose… Quarante fois moins cher ! C’est Le Figaro qui révélait l’affaire début 2007.


Explication : l’Avastin et le Lucentis,
mis au point par le labo Genentech, sont deux versions d’un même médicament. Le premier, exploité par Roche, sert à traiter le cancer du côlon par injection intraveineuse. Le second, exploité par Novartis, sert à traiter la DMLA par injection intra-orbitaire. Ce sont des médecins américains qui se sont aperçus de l’efficacité de l’Avastin pour les yeux des vieux. Mais en France, depuis cinq ans, rien n’a changé. Si j’en crois le blog du journaliste de France 2 Jean-Daniel Flaysackier, titré « Un médicament très cher pour un traitement à l’œil », les ophtalmologues (de la Société française d’ophtalmologie ?) ne sont toujours autorisés qu’à prescrire l’injection à 1200 euros, l’Avastin ne pouvant être administré qu’en milieu hospitalier.


La raison du dispendieux statu-quo se trouvait déjà dans Le Figaro en janvier 2007. « Les firmes concernées (Genentech, Novartis, Roche), toutes actionnaires les unes des autres, n’ont aucune raison de se faire la guerre » ou de se piquer des parts de marché les unes aux autres… Alors, « si, en cachant l’un de vos yeux, vous voyez des lignes droites se déformer ou si une tache assombrit progressivement le centre de votre vision, ce sont peut-être les symptômes d’une DMLA. » Ou les signes d’une somatisation conjonctive : vos yeux refusent d’assister au pillage de notre système de santé par les industriels du médicament.

Samuel Gontier

Le 16 mars 2012

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