MEA CULPA
SALAUDS DE SOIXANTE-HUITARDS
Et des "émeutes de la faim", je suppose que nous sommes également responsables, nous autres, grands enfants ou semi-vieillards dont certaine grève générale alluma les consciences. C’est bien simple : un an après l’expression du projet sarkozyste d’en finir avec "l’héritage de Mai 68", il conviendrait plutôt de se demander de quoi nous ne serions pas coupables.
A en croire une opinion fabriquée par ceux-là mêmes qui, si désireux de nous faire travailler plus pour s’enrichir plus qu’ils nous taillent des croupières au format de leurs parachutes dorés, la dette publique, c’est nous ; le trou de la Sécu, c’est nous ; le laxisme au boulot, c’est nous ; la réticence aux "réformes", c’est nous ; l’incivilité civique et l’insécurité sociale, c’est nous ; et de fil en aiguille ou de Charybde en Scylla, le réchauffement de la planète et l’enlèvement d’Ingrid Betancourt, c’est encore nous.
Et quoi d’autre, encore ? Depuis belle lurette, nous étions ces nantis qui, ayant abondamment profité des Trente Glorieuses, refusions obstinément d’en partager les dividendes, tant économiques que politiques (car il paraît que nous possédons aussi tous les pouvoirs). Et, déjà identifiés comme fossoyeurs de la morale publique, nous voici appelés à rendre compte de notre immoralité présumée. Parmi cent exemples, un petit livre en témoigne, que signe la jeune Marion Ruggieri (fille d’Eve, dit la Toile, et journaliste chez Elle), en lequel tout suggère, en traits appuyés, la qualité de prédateur sexuel du soixante-huitard, format Humbert Humbert - au moins - dans le Lolita de Nabokov. Hier encore pédophiles supposés du fait de nos mauvaises lectures - les Freud, les Jung et leurs diaboliques théories -, nous voici viagravores aujourd’hui, vieillards lubriques bien plus que pervers pépères suscitant plus de défiance que d’empathie. Notre bûcher érigé, notre compte est bon.
Mais d’où vient que le parti sarkozyste UMP se propose lui aussi de commémorer l’année terrible ? Ce sera le mois prochain, au travers notamment de débats à l’Institut des sciences politiques et à l’université Paris-Dauphine, sous le mot d’ordre «Vivez sans temps mort, entreprenez !» (en citation détournée de «Vivre sans temps mort, jouir sans entraves»), et avec André Glucksmann et Alain Finkielkraut. Aussi considérables qu’aient pu être nos péchés, je ne crois pas que nous méritions cela. La jeunesse devrait s’interroger sur le sens de cette singerie, pour mieux ne pas se tromper d’ennemis.
Pierre Marcelle (bellaciao)