Toute une vie en enfer
http://www.legrandsoir.info/spip.php?article6985
sélectionné par http://groups.google.fr/group/medias-mensonges-desinformation
"Je suis enfermé dans les prisons de l’Illinois depuis l’âge de 18
ans. On m’a fait avouer sous la torture un crime que je n’ai pas
commis. Je suis ici depuis plus de 25 ans. De penser que je resterai
là jusqu’à la fin de ma vie, eh bien, c’est un insupportable enfer sur
terre".
Mark Clements, victime de brutalités de la part de la police de
Chicago, mineur condamné dans l’Illinois à la prison à perpétuité sans
possibilité de libération conditionnelle.
Mark Clements a été arrêté quand il avait 16 ans et condamné à la
perpétuité. Comme la plupart des mineurs passibles de la prison à
condamnés à perpétuité, il a été jugé par un tribunal pour adultes et
incarcéré dans une prison pour adultes.
Aujourd’hui, Mark a 43 ans. Il a passé près de deux fois plus de temps
derrière les barreaux qu’en liberté.
Les Etats-Unis dépassent tous les autres pays de la planète en nombre
de personnes incarcérées. Avec 5% de la population mondiale, les Etats-
Unis comptent 25% de la population carcérale de la planète.
D’après une étude effectuée par le Pew Center, un adulte sur 100 est
en prison. Et à cause du racisme du système judiciaire, les chiffres
sont beaucoup plus élevés quand il s’agit de gens de couleur (si vous
êtes noir et que vous avez entre 20 et 34 ans, vous avez une chance
sur neuf de vous retrouver en prison).
Mais les Etats-Unis se distinguent encore plus du reste du monde sur
un aspect épouvantable de leur système carcéral, à savoir qu’il y a
des hommes et des femmes condamnés à passer le restant de leurs jours
derrière les barreaux.
Il y a aux Etats-Unis plus de 13.2000 détenus qui purgent une peine à
perpétuité. Un sur 10 d’entre eux n’est pas autorisé à demander une
libération conditionnelle, mais globalement, seul 1 sur 4 de tous ces
détenus aura, un jour, la chance de passer devant la commission des
libérations conditionnelles. Bien que les chiffres du FBI sur la
criminalité affichent une baisse des crimes violents sur les dix
dernières années, le nombre de personnes condamnées à perpétuité a
presque été multiplié par deux.
Paul Wright, rédacteur en chef de "Prison Legal News" et auteur de
deux livres sur le système carcéral (et qui a lui-même purgé une peine
de prison de 17 ans) dit que ces peines sans possibilité de libération
conditionnelle sont des "peines de mort par incarcération. On échange
une mort lente contre une mort rapide".
Ce genre de peine n’existe pratiquement pas ailleurs dans le monde.
"En Europe occidentale, on considère une peine de 10-12 ans comme une
peine extrêmement longue, même pour des criminels condamnés à
perpétuité", dit James Whitman, auteur du livre "Harsh
Justice" (justice cruelle).
Et, d’après Human Rights Watch, parmi les condamnés à perpétuité sans
possibilité de liberté conditionnelle (l.c.), il y a aux USA 2380
détenus qui ont été condamnés alors qu’ils étaient mineurs au moment
des faits dont on les accuse.
Selon une enquête réalisée par "Equal Justice Initiative", parmi ces
mineurs, 73 d’entre eux ont été condamnés pour des crimes commis à
l’âge de 13 ou 14 ans.
En comparaison, aucun autre pays au monde ne condamne des enfants de
13 ans à perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle. En
fait, en dehors des Etats-Unis, Human Rights Watch indique que, dans
le monde, seuls 12 criminels mineurs au moment des faits sont en
prison à perpétuité. Il y en a 7 en Israël, 4 en Afrique du Sud et un
en Tanzanie.
Aux Etats-Unis, il y en a 2000.
"Je suis le premier à reconnaître que, n’étant pas parfait, j’ai fait
pas mal de bêtises dans la vie. Mais la prison à perpétuité sans avoir
la perspective d’en sortir un jour, c’est faire mourir les gens à
petit feu. Et même si je fais des efforts pour m’améliorer, on me
traite comme si j’étais le dernier des derniers. (…)".
Daniel Henney, mineur condamné à perpétuité sans liberté
conditionnelle dans l’Illinois
Ce qu’on remarque plus particulièrement chez ces condamnés à
perpétuité, c’est que ce ne sont pas les monstres assoiffés de sang
qu’on décrit souvent.
Parmi tous ceux qui ont été condamnés à perpétuité de 1988 à 2000, 40%
ont été condamnés pour un crime autre qu’un meurtre. Et toujours selon
Human Rights Watch pour les délinquants mineurs, 59% (bien plus de la
moitié) n’avaient pas de casier judiciaire.
Antonio Nunez a été élevé à Los Angeles, où il a grandi au milieu des
gangs. Comme l’a décrit Equal Justice Initiative dans son rapport
"Cruel and unusual", à l’âge de 14 ans, il est monté en voiture avec
deux garçons plus âgés, dont un des deux avait été kidnappé. S’en sont
suivis une course poursuite avec la police et des échanges de coups de
feux. Il n’y a eu ni mort, ni blessé. Mais Antonio a été condamné à
perpétuité à la prison de San Quentin en Californie, où il est encore
détenu actuellement.
"Il a perdu tout espoir", a déclaré à Reuters Cindy Nunez, sa soeur.
"Nous essayons de lui remonter le moral en lui disant que la loi va
changer".
Plus que leurs crimes présumés, il y a d’autres facteurs déterminants
pour ceux qui sont condamnés à la perpétuité sans conditionnelle.
D’abord, ils sont tous pauvres. Puis, beaucoup d’entre eux sont issus
de milieux familiaux violents et ont subi des sévices. Et une
proportion écrasante fait partie des minorités ethniques. D’après
Human Rights Watch, parmi les mineurs condamnés à vie pour des crimes
autres que des meurtres, tous sans exception sont des gens de couleur.
Dans l’Illinois, Mark Clements fait partie des 103 mineurs qui purgent
une peine à vie sans possibilité de conditionnelle. Parmi ces 103
détenus, 74 sont noirs, comme Mark ; 10 sont latinos et 19 sont blancs.
Ian Manuel est blanc. Elevé dans la violence et la pauvreté, il est
tombé dans la délinquance très jeune. A l’âge de 13 ans, il a commis
un vol à main armée et a tiré sur une femme, qui a survécu à ses
blessures. Plein de remords, Ian est allé se dénoncer à la police et a
plaidé coupable. Il a été condamné à perpétuité sans conditionnelle.
Ian a passé des années en isolement cellulaire et a fait plusieurs
tentatives de suicide. Il reste en prison en Floride malgré le fait
que sa victime lui ait pardonné et ait signé des pétitions en faveur
de sa libération.
Une des raisons qui font que ces injustices se produisent, c’est que
les juges n’ont pas la latitude, selon les textes juridiques, de
prendre en compte ni l’âge ni les circonstances.
Dans l’Illinois, par exemple, où on exige que les juges prononcent des
peines de perpétuité sans possibilité de libération conditionnelle
pour certains types de crimes, sans prendre en compte les
circonstances atténuantes, plusieurs de ces juges eux ont exprimé
publiquement leurs réticences.
En annonçant le verdict dans un cas particulier, le juge James Linn a
affirmé qu’il pensait qu’il fallait "que l’accusé subisse les dures
conséquences pénales pour avoir fait le guet dans cette affaire, mais
dire qu’il doit être condamné à perpétuité sans possibilité de
conditionnelle, je trouve ça très difficile à avaler, au point que je
dirais que c’est totalement démesuré."
La politique juridique la plus tristement célèbre probablement de tous
les Etats-Unis, c’est la "three strikes rule" (la règle des trois
condamnations) adoptée en Californie par référendum en 1994. Au bout
de la troisième condamnation, le prévenu est condamné à une peine qui
va de 25 ans d’emprisonnement à la perpétuité. Depuis qu’elle est en
vigueur, plus de 1000 personnes ont été incarcérées en Californie
selon le principe des " three strikes" pour des délits mineurs.
Prenez le cas de Santos Reyes. Son "crime" a été de vouloir rendre
service à son cousin, un immigré mexicain, dans l’impossibilité de
passer son permis parce qu’il ne savait pas écrire l’anglais, mais
avait vraiment besoin du permis pour travailler avec Reyes en tant que
couvreur. Pour cela, Santos a été condamné pour fraude.
Reyes avait déjà été condamné pour deux autres délits plus de dix ans
en arrière (à 17 ans, il avait volé un poste de radio et avait commis
un vol à l’âge de 22 ans). Dans aucun des cas, il n’y avait eu de
blessé. Entre temps, il s’était marié, avait eu deux enfants et avait
un emploi stable de couvreur.
Mais parce que l’accusation de fraude était son troisième délit, il a
été condamné à la prison où il est détenu depuis neuf ans, tout cela
pour avoir passé l’examen du permis à la place de son cousin.
"Il a été condamné pour avoir commis le crime d’être pauvre et
mexicain" dit Rachael Odes, qui s’occupe du comité "Libérez Santos
Reyes". "Il n’est qu’un parmi tant d’autres. Il y en a tellement qui
purgent de longues peines pour des crimes non violents. C’est un chic
type. Tout ce qu’il voulait, c’était gagner de quoi vivre".
"J’ai vraiment très peu d’espoir. Cette peine, c’est comme une
condamnation à mort. C’est une torture pour ma santé mentale. Aucun
d’entre nous n’a droit à une seconde chance. Que je me tienne
tranquille ou non, tout ce qui m’attend dans la vie ce sont ces
conditions carcérales inhumaines"
Paul Lee, qui purge une peine à perpétuité dans l’Illinois
Les Etats-Unis n’ont pas toujours été favorables à une politique du
type : "enfermez-les à double tour et jetez la clé". Avant les années
70, les peines de perpétuité sans possibilité de libération
conditionnelle n’existaient pas.
Au cours des années 60, en fait, on se préoccupait surtout de la
réinsertion et de donner aux détenus la possibilité de suivre une
formation qui leur permettrait de retrouver une place dans la société
à leur sortie de prison.
Le Congrès avait amendé la loi fédérale sur la conditionnelle pour
permettre aux détenus qui purgeaient une peine de prison à perpétuité
d’avoir le droit de déposer une demande de libération conditionnelle
au bout de 15 ans de réclusion.
Mais dans les années 70, cet état de fait a commencé à changer. Les
dirigeants politiques avaient constaté que le discours sur la fermeté
en matière de criminalité à la fois leur apportait des voix
supplémentaires et remettait en cause les avancées réalisées grâce à
la lutte pour les droits civiques et aux autres mouvements sociaux des
années 60 et du début des années 70.
Et ces nouvelles lois préconisaient les sanctions plutôt que la
réinsertion.
En 1984, la loi " Sentencing Reform Act" (sur la réforme de la
longueur des peines de prison), abolissait la liberté conditionnelle
pour les crimes fédéraux. Et en 2000, 33 états avaient dès lors
supprimé la liberté conditionnelle, alors qu’il n’y en avait que 17
dans les décennies précédentes – et 24 états avaient institué la loi
sur les "3 strikes".
Et de plus en plus d’états instauraient la perpétuité sans possibilité
de liberté conditionnelle. Actuellement, seuls le Nouveau Mexique et
l’Alaska n’ont pas légalisé la pratique de la perpétuité sans liberté
conditionnelle.
Les législateurs américains semblent déterminés à se différencier du
reste du monde sur la sévérité des peines de prison.
En 2006, l’Assemblée Générale des Nations Unies proposait une
résolution appelant tous les pays à abolir la perpétuité sans
libération conditionnelle pour les mineurs. Elle a été adoptée à 185
voix pour et 1 contre – et l’unique voix contre était celle des Etats-
Unis. Les efforts pour obtenir des modifications du code pénal ont eu
des résultats mitigés.
En 2004, des militants en Californie lançaient une campagne pour
organiser un référendum visant à revenir sur la règle des "3 strikes"
et à n’utiliser cette loi que si le troisième crime était "grave".
Dans la période qui a précédé le vote, les sondages annonçaient 2/3
d’opinions favorables à une réforme, mais dans les derniers jours, un
matraquage publicitaire et une campagne réalisée par les
conservateurs, comme le gouverneur Arnold Schwarzenegger, a renversé
la tendance et le référendum a été perdu de justesse.
Cette année, les militants qui luttent contre la règle des "3 strikes"
n’ont pas réussi à réunir suffisamment de signatures pour qu’elle soit
à nouveau soumise au vote populaire. Mais un projet de loi pour abolir
la perpétuité sans conditionnelle pour les mineurs a été adopté au
comité du sénat sur la sécurité publique en avril et est actuellement
étudié par l’ensemble du sénat. Si cette loi est votée, la Californie
ferait partie des 10 états qui interdisent la prison à perpétuité pour
les mineurs.
Dans l’Illinois, certains militants de base mènent actuellement une
campagne pour que les mineurs condamnés à perpétuité sans l.c puissent
se présenter devant la commission des libérations après 10 ans
d’incarcération, mais cette initiative rencontre l’opposition des
associations de défense des droits des victimes.
Il serait grand temps que ces peines de prison à perpétuité soient
abolies, à la fois pour les mineurs et pour les adultes.
"Chaque jour quand je me réveille, je pense avec douleur que j’ai
cette condamnation à subir, et si ces monstres obtiennent ce qu’ils
veulent, il va falloir que je passe le restant de mes jours ici.
Savoir cela, et être dans cette situation, et, rien que d’y penser, ça
vous tue. Une peine de prison à perpétuité donne aux gens l’image de
quelqu’un d’abject et de dangereux, et qui n’a pas en lui la capacité
de réintégrer la société et de devenir un citoyen utile. Ceci est un
mensonge éhonté et on peut mettre fin à ce mensonge aujourd’hui."
Jamie Jackson, incarcéré à vie dans l’Illinois
L’auteur, Marlene Martin, dirige au niveau national la "Campagne pour
l’abolition de la peine de mort " (Campaign to End the Death Penalty).
Elle écrit également pour "Socialist Worker".
Titre original : Living in Hell for Life
Article paru dans Dissident Voice
http://www.dissidentvoice.org/2008/...
Et dans socialist Worker
http://socialistworker.org/2008/08/...
Traduction : "Des bassines et du zèle" http://blog.emceebeulogue.fr/
Commentaires du traducteur :
Barack Obama, actuellement sénateur fédéral (depuis janvier 2005)
représentant l’Illinois a été de 1996 à 2003 un des 59 sénateurs de
l’état de l’Illinois.
En 2000, suite à une enquête de la faculté de journalisme de la
Northwestern University, un nombre impressionnant d’erreurs
judiciaires ont été recensées dans cet État dans le cadre d’affaires
de crimes passibles de la peine de mort. L e gouverneur Ryan avait
alors décrété un moratoire sur les exécutions en Illinois, où 12
condamnés à mort étaient exécutés et 13 autres dont l’innocence avait
finalement été établie, remis en liberté.
En janvier 2003, peu avant de quitter ses fonctions, le même
gouverneur avait gracié quatre condamnés à mort, et commué la peine
capitale sous le coup de laquelle se trouvaient 167 autres prisonniers
dans cet État.
Il y avait donc, à cette époque, dans le couloir de la mort des
prisons de l’Illinois, au moins 17 innocents.
En tant que sénateur de l’Illinois, le rôle d’Obama dans la réforme de
la peine de mort, a été de réussir à obtenir (avec d’autres
signataires) que soient enregistrés sur vidéo les interrogatoires de
la police dans un état où les aveux soutirés par des méthodes
violentes avaient envoyé au moins des innocents dans le couloir de la
mort. D’autre part, fraîchement élu sénateur de l’état en 1997, il
votait en faveur de l’extension du champ d’application de la peine de
mort pour les crimes contre les personnes âgées et les handicapés.
Au cours de sa campagne, Obama n’a cessé de qualifier la peine de mort
de "mal nécessaire", tout en se glorifiant du rôle qu’il jouait pour
améliorer la situation.
"Je me suis efforcé de réformer le processus concernant la peine
capitale qui était détraqué dans l’Illinois – où plus personne ne
pensait que c’était une bonne politique, mais que c’était ce qu’il
fallait faire", a-t-il déclaré le soir du débat en Caroline du sud.
Deux journalistes du quotidien parlementaire "The Hill" ont écrit au
printemps dernier : "Obama est contre la peine de mort sauf pour les
terroristes, les meurtriers en série et les tueurs d’enfants. Mais son
équipe précise qu’il est contre la peine de mort telle qu’elle est
actuellement appliquée en Amérique".
En résumé : il est pour la peine de mort mais il est également pour le
principe : "Attention à ne pas exécuter un innocent".
"Attention- à-ne-pas-exécuter-un-innocent" ? Cela tombe sous le sens,
non ? Peut-on, dans ce cas, parler d’avancée ?
Tout cela ne devrait-il pas inciter à appeler au "boycott des JO"
s’ils avaient lieu aux Etats-Unis ?