Des Géorgiens contre crimes de guerre géorgiens
Philippe Regnier
Le Soir, Samedi 13 septembre 2008
Le Soir, Samedi 13 septembre 2008
Vladimir Poutine n’est pas seul à blâmer la Géorgie pour sa responsabilité dans la grave crise du mois d’août : des responsables de la société civile géorgienne, aussi, jugent l’attitude des Occidentaux « irresponsable » quand ils condamnent exclusivement la Russie.
L’Otan, le 19 août, et les chefs de gouvernement de l’Union européenne, le 1er septembre, ont dénoncé avec force l’action militaire « disproportionnée » menée par la Russie sans mentionner l’attaque lancée en premier lieu, dans la nuit du 7 au 8 août, par le régime géorgien contre sa province séparatiste prorusse d’Ossétie du Sud. « Condamner seulement la Russie est simplement irresponsable », juge Simon Papuashvili, juriste travaillant pour le Centre des droits humains, à Tbilissi. De retour d’une mission en Ossétie du Sud et dans la zone tampon établie par les Russes autour de la région autoproclamée indépendante, M. Papuashvili était à Bruxelles cette semaine pour des contacts avec les autorités européennes, organisés par la Fédération internationale des ligues des droits de l’homme. « Il faut aussi prendre en considération les mauvaises actions des autorités géorgiennes depuis plusieurs années », enchaîne le militant, qui dénonce les violations des droits fondamentaux commises par le régime du président Saakachvili, et des dépenses militaires faramineuses. « En juillet, le budget (du pays) a été amendé pour relever celui de la défense de 300 millions d’euros. C’est la stupidité de mon gouvernement, victime d’être la marionnette des Etats-Unis ». Simon Papuashvili et d’autres responsables d’ONG géorgiennes voudraient donc que l’Union européenne change d’« approche » et mette fin au « soutien inconditionnel » offert au gouvernement géorgien.
« Nous ne faisons pas confiance à ce gouvernement responsable de crimes de guerre », tranche Lia Mukhashavria, directrice de l’ONG Human Rights Priority. Plusieurs centaines de plaintes contre la Géorgie sont d’ailleurs parvenues à la Cour européenne des droits de l’homme depuis le début du conflit avec la Russie, a indiqué vendredi le service de presse de la juridiction européenne basée à Strasbourg.
Sévères à l’encontre de leurs autorités, les ONG géorgiennes de passage à Bruxelles ne le sont pas moins envers les exactions commises par la Russie et les « milices ossètes », mais aussi par des « groupes venus de Tchétchénie et du Caucase du Nord, dont des Kazakhs », selon M. Papuashvili. « La plupart des atrocités ont été commises par ces paramilitaires : des gens ont été tués, des maisons brûlées, des villages très endommagés, où il est impossible de retourner tant que les infrastructures ne seront pas rétablies, ce qui prendra des années. »
Quant au nombre de victimes, objet de déclarations extrêmement variables selon la source, géorgienne ou russe, « aucune organisation internationale ou extérieure n’a pu y aller pour collecter l’information », souligne Nino Tsikhistavi, présidente du Réseau des femmes du Caucase. Elle ajoute cependant, qu’en raison des fortes chaleurs du mois d’août, des informations en provenance d’Ossétie du Sud laissent penser que des « corps ont été brûlés pour éviter les épidémies »… Les Nations unies ont annoncé, jeudi, l’envoi « possible » d’une mission de collecte d’information en Géorgie, tant sur le front humanitaire que du côté des droits de l’homme.
Jeudi aussi, le Premier ministre russe a consacré plus de trois heures à plaider la cause de la Russie dans le cadre d’un cercle de réflexion organisé par le Kremlin à Sotchi, dans le sud du pays.
Vladimir Poutine souligne notamment que la Géorgie ne devait pas s’attendre à voir la Russie réagir avec des « catapultes pour enfants » aux bombardements géorgiens sur les soldats russes de maintien de la paix stationnés en Ossétie du Sud. Le président Medvedev a surenchéri, vendredi : « Pour la Russie, le 8 août 2008 était presque comme un 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ».
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La Libre Belgique 13/09/2008
Christophe Lamfalussy
Belgique est l'un des pays qui freine l'adhésion de l'Ukraine et de la Géorgie à l'Otan et à l'UE. Le ministre belge des Affaires étrangères explique. "On ne peut plus élargir l'UE, y compris à la Croatie, avant le traité de Lisbonne."
interview
Plus d'un mois après une guerre éclair, le sort de la Géorgie continue d'attiser les tensions entre la Russie et les Occidentaux.
Le président russe Medvedev a déclaré vendredi que la Russie n'hésiterait pas à attaquer de nouveau la Géorgie même si celle-ci se rapprochait de l'Otan. Et pour cause : lundi et mardi, le secrétaire général Jaap de Hoop Scheffer et les vingt-six ambassadeurs de l'Otan iront en visite en Géorgie, poussant une pointe jusqu'à la ville de Gori brièvement occupée par les Russes.
Ce lundi aussi, les ministres européens se réunissent à Bruxelles pour parler du déploiement de deux cents observateurs en Géorgie (un projet qui pose question à la Belgique). Au même moment, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov sera en Ossétie du Sud. Face à cette crise diplomatique, la Belgique prône la prudence avec Moscou. Karel De Gucht, le chef de la diplomatie belge, explique pourquoi.
La Belgique est l'un des pays qui veulent temporiser l'adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'Otan et à l'Union européenne (UE). Pourquoi ?
Au sommet de l'Otan à Bucarest en avril, il a été décidé de repousser la décision sur le "Membership Action Plan" (MAP) de ces deux pays au mois de décembre. Ce qui se passe en Géorgie est tout à fait inacceptable, mais cela ne doit pas changer notre calendrier convenu à Bucarest.
Pour ce qui concerne l'adhésion à l'Union européenne, il y a eu le 9 septembre à Paris un sommet avec l'Ukraine. C'est en conformité avec notre discussion à Avignon. Nous sommes d'accord pour un accord d'association avec l'Ukraine, mais qui n'implique pas pour autant une adhésion. L'idée classique d'un accord d'association, c'est qu'un pays devienne tôt ou tard membre de l'Union européenne. Ici ce n'est pas le cas.
Les Etats-Unis et certains pays européens veulent aller plus vite...
Oui, et ce n'est pas nouveau. Regardez la Pologne qui veut signer un accord d'assistance mutuelle avec l'Ukraine. Ce serait une sorte d'application bilatérale de l'article 5 qui verrait la Pologne être le garant de la sécurité de l'Ukraine, et inversément.
Quels sont les arguments de la Belgique ?
Il y a tout d'abord une fatigue de l'élargissement. Je pense qu'avant la ratification du traité de Lisbonne, on ne peut plus élargir l'Union, y compris à la Croatie. Deuxièmement, nous devons mesurer la capacité d'absorption de l'Union. On touche à nos limites. Regardez les derniers arrivés, la Roumanie et la Bulgarie. La Commission a émis des opinions sévères. Certains fonds destinés à la Bulgarie ont même été suspendus. Est-il sage d'accueillir des pays qui ne remplissent pas tous les critères ? Troisième élément : est-ce que l'Ukraine ou la Géorgie ont vocation à entrer dans l'Union ? Pour moi, la question reste ouverte, et elle ne se pose pas en ce moment, pour des raisons internes et géostratégiques. Je note le comportement assez imprévisible de la Géorgie. Des problèmes géostratégiques se posent aussi avec la Crimée, en Ukraine.
Et la Turquie ?
On ne peut pas politiquement répondre à l'Ukraine et à la Géorgie sans donner une réponse définitive à la Turquie sur son adhésion à l'Union.
Que faire avec la Russie ?
On ne peut pas ignorer la Russie. Non pas qu'elle ait un droit de veto, mais il faut se demander quel impact aurait une adhésion de ces pays voisins de la Russie. Faut-il une solution à la Finlandaise ? Ou chercher la confrontation ? D'autres approches sont possibles. Par exemple, que l'Union européenne fasse plus pour assurer son autonomie énergétique. Deuxièmement, qu'on retravaille plus sur l'architecture de sécurité de l'Europe et sur l'accord CFE (NdlR : réduction des forces conventionnelles en Europe) qui a été mis en veilleuse par les Russes.
Attendre ne risque-t-il pas de faire rebasculer ces pays dans la zone d'influence de la Russie?
C'est une question de jugement. Imaginons qu'on fasse ces pas décisifs maintenant. Cela pourrait amener la scission de l'Ukraine ! C'est pourquoi je suis en faveur d'un accord d'association avec l'Ukraine. C'est un instrument symbolique, très souple, qui ne garantit pas l'adhésion. Il y a un précédent : on a signé un accord d'association avec Israël sans lui promettre de devenir un jour membre de l'UE.
Avez-vous peur de la Russie aujourd'hui ?
Non, je n'ai pas peur. Même avec toutes ses exportations de gaz et de pétrole, l'économie russe représente 2,7 pc de l'économie mondiale. Son économie n'est pas très diversifiée. Le poids économique de la Chine et de l'Inde est plus important. Il n'y a pas de raison d'avoir peur. C'est certainement un pays qui veut s'imposer sur la scène internationale. Il est humain qu'il y ait une frustration à la lumière de l'histoire récente de ce pays. Plutôt que de rechercher la confrontation avec la Russie, je pense qu'il faut y investir, mais en respectant nos principes.
Que pensez-vous de la partition de la Géorgie ?
C'était déjà une partition de fait avant l'intervention russe. J'ai visité deux fois l'Ossétie du Sud pendant la présidence de l'OSCE en 2006. C'est un trou noir. Y habitent 30000 personnes. Pendant l'hiver, on ne peut pas aller en Ossétie du Nord. Même pendant l'été, cela prend des heures. Il n'y pas de distribution correcte de l'eau. Pour moi, la Russie n'a jamais été vraiment intéressée par l'Ossétie du Sud. Ils y ont peut-être distribué des passeports, mais ils n'y ont jamais mis un sou. Pour eux, c'est une valeur de nuisance sur le plan politique. Saakachvili a commis une erreur politique majeure. Les Russes ont joué leur carte. Vous savez, plus d'Ossètes vivent en Géorgie qu'en Ossétie même. Ce qui me préoccupe le plus, c'est l'approche ethnique qu'on a dans cette partie de l'Europe. Si on veut refaire la carte de l'Europe selon les lignes ethniques, cela doit nous inquiéter, nous les Européens. On l'a vu dans l'ex-Yougoslavie. Intégrer dans l'UE une région qui raisonne selon des critères ethniques me semble poser un problème politique de premier ordre. Des chefs locaux ont profité de l'éclatement de l'Union soviétique pour se créer des territoires. Tôt ou tard, la Russie se rendra compte elle-même que ce n'est pas très intelligent.
Lundi, on reparle de la Géorgie au conseil Affaires générales. Est-ce que la Belgique va participer à cette force d'observateurs européens ?
Je voudrais d'abord savoir où ces moniteurs vont pouvoir se déployer. Nicolas Sarkozy dit qu'ils seront basés dans la Géorgie démembrée, mais qu'ils pourront aussi aller en Ossétie du Sud et en Abkhazie. Or le ministre russe Lavrov dit qu'il n'en est pas question. Si les Européens ne peuvent se déployer que dans la zone de sécurité, cela me donne un arrière-goût car, dans le fond, nous allons devoir protéger des frontières que nous n'avons pas reconnues. Je serais plutôt en faveur de réserver notre participation pour la première relève, d'ici six mois.
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