Généalogie de la morale

Publié le par sceptix

"Je me dis souvent que si nous n'avions pas accepté, depuis des générations, de voir étouffer les animaux dans les wagons à bestiaux, ou s'y briser les pattes comme il arrive à tant de vaches ou de chevaux, envoyés à l'abattoir dans des conditions absolument inhumaines, personne, pas même les soldats chargés de les convoyer, n'aurait supporté les wagons plombés des années 1940-1945. Si nous étions capables d'entendre le hurlement des bêtes prises à la trappe (toujours pour leurs fourrures) et se rongeant les pattes pour essayer d'échapper, nous ferions sans doute plus attention à l'immense et dérisoire détresse des prisonniers de droit commun." (Marguerite Youecenar)

yourcenar





« Auschwitz commence dès que l’on regarde un abattoir et que l’on se dit : - ce ne sont que des animaux. » disait Adorno




et maintenant lisez un extrait de ce livre:
http://www.cahiers-antispecistes.org/article.php3?id_article=213

Et cet article du même auteur:
Les animaux, l'esclavage et l'Holocauste

Par Charles Patterson, Ph.D.

D'où vient cette propension à la guerre, au racisme, au terrorisme, à la violence et à la cruauté qui ne cessent de sévir au cœur de la civilisation humaine ? Pourquoi les humains continuent-ils à s'exploiter et à se tuer les uns les autres ? Si nous voulons vraiment répondre à ces questions, nous ferions bien de considérer l'exploitation et le massacre des animaux dans nos sociétés ainsi que leurs conséquences sur la civilisation. Se pourrait-il que nous nous opprimions et tuions si facilement les uns les autres parce que le fait de maltraiter et tuer les animaux nous a ôté toute sensibilité à l'égard de la souffrance et de la vie d'autrui ?

La domestication des animaux - par l'exploitation des chèvres, moutons, vaches et autres animaux pour leur chair, leur lait, leur peau et leur force de travail, qui débuta il y a quelque 11.000 ans au Proche-Orient - changea le cours de l'histoire humaine. Autrefois, dans les sociétés primitives de chasseurs-cueilleurs existait une forme d'entente entre humains et animaux, reflétée par les totems et mythes qui décrivaient des animaux ou des créatures mi-bêtes, mi-humaines comme étant les créateurs et ancêtres de l'espèce humaine. Mais l'humanité franchit le Rubicon lorsque les bergers et fermiers proche-orientaux décidèrent de castrer, entraver et marquer les animaux qu'ils avaient faits prisonniers, dans le but d'exercer un contrôle sur leurs déplacements, leur alimentation et leur reproduction. Afin de rester indifférents à la souffrance qu'ils infligeaient aux animaux, les humains firent en sorte d'y devenir insensibles, de la nier ; ils tentèrent de rationaliser leurs actions et finirent par être de plus en plus durs et impitoyables.

En 1917, Sigmund Freud mit ce sujet en lumière en écrivant : “ Au cours de son cheminement culturel, l'homme a acquis une position dominante sur ses semblables au sein du règne animal. Non content de cette suprématie, il a voulu créer un gouffre entre sa nature et celle des autres animaux. Il leur a nié toute possession de raison et s'est attribué une âme immortelle ; enfin il s'est réclamé de filiation divine, ce qui lui a permis de supprimer tout lien entre lui-même et le règne animal. ”

La domination, le contrôle et la manipulation qui caractérisent la manière dont les humains traitent les animaux qu'ils ont à leur merci donnèrent le la pour les rapports intra-humains. L'esclavage-domestication des animaux traça la route menant à l'esclavage humain. Pour reprendre les propos de Karl Jacoby, l'esclavage est “ l'extension de la domestication aux humains ”.

Pour les premières civilisations qui naquirent au cœur des vallées de l'ancienne Égypte, de la Mésopotamie, de l'Inde et de la Chine, l'exploitation des animaux pour leur chair, leur lait, leur peau et leur force de travail était très fortement ancrée dans les mœurs ; aussi, ces civilisations considéraient que les animaux avaient été mis à leur disposition par les voies divines. Les humains pouvaient ainsi les utiliser, les maltraiter et les tuer en toute impunité. Cet état de fait contribua également à pouvoir rejeter certains humains - prisonniers, ennemis, étrangers, personnes différentes ou antipathiques - de l'autre côté de la frontière pour les traiter de “ bêtes ”, “ porcs ”, “ chiens ”, “ singes ”, “ rats ” ou “ vermine ”. Désigner des populations par des noms d'animaux n'a jamais été de bon augure car elles se retrouvent alors susceptibles d'être humiliées, exploitées et massacrées. Comme l'écrit Leo Kuper dans Genocide : Its Political Use un the Twentieth Century , “ le monde animal a toujours été une source abondante de métaphores de la déshumanisation ”.

Des abattoirs aux camps de la mort

Le lien entre exploitation animale et Holocauste est moins flagrant qu'entre exploitation animale et esclavage mais il existe néanmoins. Prenons l'exemple d'Henry Ford, dont l'influence sur l'histoire du XXe siècle commença, métaphoriquement, dans un abattoir américain pour arriver à Auschwitz.

Dans son autobiographie, Ma Vie et mon oeuvre (1922), Ford raconte que c'est en visitant un abattoir de Chicago qu'il trouva l'inspiration pour mettre en place les chaînes de montage. “ Je pense qu'il s'agissait là de la première chaîne en mouvement jamais installée. L'idée des chaînes de montage m'est venue du chariot qui circule au-dessus des ouvriers d'abattoir de Chicago lorsqu'ils démembrent un bœuf. ” Une publication de la Swift and Company de cette époque décrivait le principe de répartition des tâches qui impressionna tant Ford : “ Les animaux abattus, suspendus tête en bas à une chaîne en mouvement, ou convoyeur, passent d'ouvrier en ouvrier, chacun effectuant une étape particulière du traitement des carcasses. ” Il n'y avait qu'un pas à franchir pour passer de l'abattage industriel des animaux au massacre d'humains par répartition des tâches. Dans The Lives of Animals , roman de J.M. Coetzee, le personnage principal, Elizabeth Costello dit au public venu l'entendre : “ Chicago nous a montré le chemin : ce sont ses parcs à bestiaux qui ont appris aux Nazis comment traiter les corps. ”

Nombreux sont ceux qui ne savent pas à quel point les abattoirs ont joué un rôle important dans l'industrie américaine. “ Les historiens ont injustement dépouillé les ouvriers d'abattoir du titre de pionniers de la production en série, écrit James Barrett au sujet des ouvriers de Chicago du début du XXe siècle. Car ce n'est pas Henry Ford mais Gustavus Swift et Philip Armour qui ont développé le principe des chaînes de montage qui symbolisent, aujourd'hui encore, l'organisation rationnelle du travail. ”

Henry Ford, celui-là même qui était impressionné par l'efficacité des ouvriers de Chicago lorsqu'ils tuaient et démembraient les animaux, contribua également au massacre d'humains en Europe. Non seulement il développa la méthode des chaînes de montage que les Allemands utilisèrent pour tuer les Juifs mais il lança aussi une campagne antisémite, une pièce de plus dans les rouages qui conduisirent à l'Holocauste.

En effet, au début des années 1920, Ford fit publier dans le Dearborn Independent, l’hebdomadaire qu’il venait d’acheter, une série d'articles basés sur les Protocoles des Sages de Sion, un tract antisémite qui circulait en Europe. Il publia également une compilation d'articles aussi épaisse qu'un livre et l'intitula The International Jew ; elle fut traduite dans la plupart des langues européennes et largement diffusée par les antisémites, principalement par Theodor Fritsch, un éditeur allemand qui a très rapidement soutenu Hitler. Grâce au prestige de la maison Ford et à une campagne publicitaire bien étudiée, The International Jew connut un franc succès aux États-Unis et ailleurs.

C'est en Allemagne que cet ouvrage, connu là-bas sous le titre Le Juif éternel, trouva le lectorat le plus réceptif. Ford y était déjà extrêmement populaire. Son autobiographie y avait figuré parmi les meilleures ventes. Ainsi, au début des années 1920, Le Juif éternel devint rapidement la bible de l'antisémitisme allemand, dont Fritsch publia six éditions entre 1920 et 1922.

Après que le livre de Ford a attiré l'attention d'Hitler à Munich, ce dernier en utilisa une version abrégée pour sa propagande nazie. En 1923, un correspondant du Chicago Tribune en Allemagne rapporta que le mouvement d'Hitler “ diffusait le livre de Mr. Ford par milliers ”. Baldur von Schirach, dirigeant des Jeunesses hitlériennes, fils d'un aristocrate allemand et d'une Américaine, déclara au procès de Nuremberg qu'il était devenu un antisémite convaincu après avoir lu Le Juif éternel à l'âge de dix-sept ans. “ Vous ne pouvez imaginer à quel point ce livre a pu influencer les jeunes Allemands. Nous enviions les gens comme Henry Ford, symbole de réussite et de prospérité ; et si cet homme disait que les Juifs étaient condamnables, eh bien naturellement, nous ne pouvions que le croire. ”

Hitler considérait Ford comme un compagnon d'armes et conservait dans son bureau de Munich un portrait grandeur nature de l'Américain. En 1923, lorsque Hitler apprit que Ford participerait peut-être à la campagne présidentielle des États-Unis, il confia à un reporteur américain : “ J'aimerais pouvoir envoyer quelques-unes de mes troupes de choc à Chicago et dans d'autres grandes villes américaines pour faciliter son élection. Nous considérons Heinrich Ford comme l'homme de tête du mouvement fasciste américain, qui ne cesse de grandir. Nous venons de faire traduire et publier ses articles anti-juifs. Des millions d'exemplaires circulent actuellement dans l'Allemagne entière. ” Dans Mein Kampf, Hitler fait l'éloge de Ford, le seul Américain à se distinguer. En 1931, quand un journaliste de Detroit demanda à Hitler ce que le portrait de Ford, accroché au mur de son bureau, signifiait à ses yeux, Hitler répondit : “ Henry Ford est ma source d'inspiration ”.

Bien qu'en 1927 Ford mît fin à la publication de The Dearborn Independent et acceptât de retirer des ventes The International Jew, un grand nombre d'exemplaires de ce dernier continuèrent à circuler en Europe et en Amérique latine. Dans l'Allemagne nazie, l'influence de The International Jew se faisait toujours parfaitement sentir ; des antisémites allemands en firent la promotion et le distribuèrent tout au long des années 1930, avec les noms de Henry Ford et Hitler souvent côte à côte sur la couverture. A la fin de 1933, Fritsch en avait publié vingt-neuf éditions, dont la préface vantait toujours le grand service que Ford avait rendu à l'Amérique et au monde entier pour son attaque contre les Juifs.

En 1938, à l'occasion de son soixante-quinzième anniversaire, Henry Ford, qui admirait l'efficacité avec laquelle on abattait les animaux en Amérique, accepta la Grande Croix du mérite de l'Aigle Allemand, la plus grande marque d'honneur que l'Allemagne nazie pouvait attribuer à un étranger (Mussolini fut l'un des trois autres étrangers à recevoir cet honneur).

De l'élevage au génocide

Les Etats-Unis appportèrent une autre pierre à l'édifice nazi : l'eugénisme, lui aussi en rapport étroit avec l'exploitation animale. L'élevage d'animaux domestiques (favorisant la reproduction des spécimens intéressants et la castration et le meurtre des autres) devint le modèle de l'eugénique américaine puis allemande dans un effort pour améliorer le peuple. L'Amérique ouvrit la voie en matière de stérilisation forcée, l'Allemagne lui emboîta vite le pas et poursuivit avec l'euthanasie et le génocide.

Le désir d'améliorer les qualités héréditaires de la population humaine commença dans les années 1860, lorsque Francis Galton, un scientifique anglais et cousin de Charles Darwin, se détourna de la météorologie pour s'intéresser à l'hérédité (c'est lui qui inventa le terme " eugénique " en anglais en 1881). A la fin du XIXe siècle, les théories génétiques qui prédominaient dans les milieux scientifiques se basaient sur l'hypothèse que l'hérédité était principalement génétique et donc peu sensible à l'environnement social.

C'est en 1903 que le mouvement eugénique vit le jour aux États-Unis avec la création de l'Association des Éleveurs Américains (ABA). En 1905, au cours du deuxième rassemblement de l'ABA, une série de rapports louant les succès obtenus en matière de reproduction sélective de plantes et d'animaux incita plusieurs représentants à suggérer ouvertement d'appliquer ces techniques aux humains. En 1906, la création d'un comité sur l'hérédité humaine, ou eugénique, au cours du troisième rassemblement de l'ABA lança le mouvement eugénique aux États-Unis.

Ce comité avait pour dirigeant Charles Davenport, chercheur spécialisé dans la volaille, qui fut également directeur de l'Eugenics Record Office (ERO), à Cold Spring Harbor, sur Long Island, à New York. Davenport, qui définissait l'eugénique comme “ la science de l'amélioration de la race humaine grâce à une meilleure reproduction ”, attendait avec impatience le jour où une femme n'accepterait plus un homme “ avant d'avoir pris connaissance de son identité biologique et généalogique tout comme un éleveur n'accepterait de prendre un géniteur sans pedigree ”. Il croyait fermement que “ la plus grande révolution de toute l'Histoire pourrait avoir lieu si les accouplements entre humains pouvaient être élevés au même rang que la reproduction des chevaux ”.

Aux États-Unis, les stérilisations débutèrent en 1887, avec la publication par le directeur du sanatorium de Cincinnati de la première recommandation officielle de stérilisation des criminels, dans le but de les punir et de prévenir d'autres délits. Pour stériliser les criminels hommes, les autorités utilisèrent les mêmes méthodes que les éleveurs lorsqu'il s'agissait de castrer un mâle qui n'avait pas été sélectionné pour la reproduction. La castration resta à l'ordre du jour pour les malfaiteurs jusqu'à ce que la vasectomie fut adoptée en 1899 pour des raisons pratiques.


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