Retour dans l'Otan : le troc foireux de Sarkozy
La France parachève son retour dans l'OTAN
LE MONDE | 04.02.09
Nicolas Sarkozy et ses conseillers sont dans la phase finale d'un processus qui mettra fin à plus de quatre décennies d'une "exception" française au sein de l'Alliance atlantique. L'Elysée prépare, ainsi que le chef de l'Etat l'avait annoncé à l'été 2007, le retour de la France dans les structures militaires intégrées de l'OTAN.
En 1966, c'est par une lettre adressée au président américain Lyndon Johnson que le général de Gaulle avait signifié le retrait de la France de ces structures, afin d'affirmer l'autonomie nationale en pleine guerre froide, et en s'appuyant sur l'acquisition de l'arme nucléaire.
Le virage voulu par M. Sarkozy doit être scellé début avril à Strasbourg et Kehl, lors du sommet marquant les 60 ans de l'OTAN, auquel participera Barack Obama. L'Elysée a voulu accompagner l'événement d'un fort affichage franco-allemand. En témoigne la tribune que le président Sarkozy et la chancelière Angela Merkel publient dans "Le Monde" et la Süddeutsche Zeitung : "Pour répondre aux crises et aux conflits, affirme ce texte, les alliances fondées sur des valeurs communes, comme l'Union européenne et l'OTAN, prennent une importance accrue."
"Il est dans notre intérêt de faire de la construction européenne et du partenariat atlantique les deux faces d'une même politique de sécurité", ajoute cette déclaration commune, faite à la veille de la conférence annuelle de Munich sur les questions de sécurité en Europe, à laquelle doit se rendre, samedi 7 février, M. Sarkozy.
Selon nos informations, l'Elysée a obtenu l'accord des Etats-Unis pour que deux commandements soient attribués à des généraux français au sein de l'OTAN. D'une part, le commandement basé à Norfolk en Virginie (Etats-Unis), appelé Allied Command Transformation (ACT), en charge de piloter les transformations de l'Alliance (doctrine, organisation et emploi des forces). D'autre part, un des commandements régionaux de OTAN, basé à Lisbonne, où se trouve le quartier général de la Force de réaction rapide de l'OTAN ainsi qu'un centre d'analyses de photos satellites.
Ces deux attributions ont été négociées notamment entre le conseiller diplomatique de M. Sarkozy, Jean-David Lévitte, et le conseiller de M. Obama pour la sécurité nationale, le général James Jones. Révélées en janvier par un blog Internet français (celui du journaliste Jean-Dominique Merchet) et confirmées par nos sources, elles traduisent une volonté de l'Elysée de présenter la "rénovation de la relation" entre la France et l'OTAN non pas comme une fin en soi mais comme faisant partie d'une stratégie plus large, en plusieurs volets, impliquant des contreparties.
"La France ne peut reprendre sa place" dans l'OTAN "que si une place lui est faite" avait déclaré M. Sarkozy au New York Times en septembre 2007. Mais les avis divergent, chez les experts et certains officiels français, sur le poids réel qui serait dévolu à la France à travers ses deux commandements. L'ACT, à Norfolk, mettrait la France aux premières loges de la réflexion sur la transformation de l'Alliance, mais ce commandement n'a aucun rôle quant aux opérations en cours. La plus importante est celle menée en Afghanistan, pour laquelle M. Obama pourrait demander officiellement, d'ici le sommet de Strasbourg-Kehl, de nouvelles contributions de troupes européennes. M. Sarkozy, qui a décidé, en 2008, d'augmenter le contingent en Afghanistan en lui conférant aussi un rôle de combat au sol, devra se prononcer sur la question.
Le poste de Lisbonne apparaît quant à lui d'importance moindre, étant l'un des multiples commandements régionaux de l'OTAN. Certains critiques, à Paris, considèrent qu'il aurait mieux valu briguer des postes dans des structures plus décisionnelles, quitte à se contenter d'une position de "numéro deux". En 1995-1997, la tentative de "retour" menée par l'équipe de Jacques Chirac avait buté sur le refus américain de céder le commandement Sud de l'OTAN, à Naples, très stratégique.
Concrètement, la réintégration pleine de la France devrait se traduire par l'envoi de quelque 900 militaires français dans l'appareil militaire intégré de l'OTAN. Ce qui entraînera un coût financier élevé. Un paradoxe, évoqué par des connaisseurs du dossier, est que l'injection de personnel militaire français intervient au moment où Paris appuie, comme le fait le Royaume-Uni, l'idée d'un amaigrissement des structures de l'OTAN, dont le caractère pléthorique hérité de la guerre froide ne se justifie plus au regard des nouvelles missions de l'Alliance. Celles-ci sont centrées, depuis une quinzaine d'années, sur des opérations de forces expéditionnaires, avec des coalitions ad hoc de pays contributeurs, parmi lesquels la France tient un rôle de premier plan.
Le "retour" complet de la France dans l'OTAN est conçu à l'Elysée comme une "normalisation", la levée à la fois d'une hypocrisie et d'un "tabou", car en réalité Paris avait déjà commencé, à partir de 2004 - et sans le clamer - à réinsérer des militaires dans les commandements intégrés, à Mons et à Norfolk (ils sont une centaine). Paris ne renonce, par ailleurs, en rien à sa dissuasion nucléaire, dogme sacro-saint hérité du gaullisme.
La perspective du "retour" a renforcé la capacité d'entraînement des Français sur le dossier de l'Europe de la défense, même si, en raison de blocages britanniques, les avancées ont été modestes en 2008. L'Elysée espère aussi pouvoir mieux peser sur la formulation du nouveau Concept stratégique de l'Alliance, qui, avec la guerre en Afghanistan, sera au coeur du sommet de Strasbourg-Kehl.
Dans les préparatifs du "retour", un accroc a cependant surgi. La Turquie a fait passer le message que la réintégration de la France devrait s'accompagner d'une plus grande souplesse de Paris sur la question de l'adhésion turque à l'UE, à laquelle M. Sarkozy est opposé. Au plan juridique, Ankara n'a pas de droit de veto sur le "retour" français. Mais pour régler ce problème politique gênant, l'Elysée a discrètement demandé à l'administration Obama d'intercéder.
Otan: la France n'a pas la garantie formelle d'obtenir deux commandements
Le Monde 04.02.09
La France n'a pas encore de garanties concernant les commandements de l'Otan qu'elle obtiendra en réintégrant sa structure militaire car les négociations interalliées ne sont pas terminées, a souligné mercredi une source militaire à l'Otan.
"Les postes en question sont effectivement le commandement suprême allié chargé de la transformation des forces de l'Otan (ACT) basé à Norfolk, en Virginie, sur la côte est des Etats-Unis, et le commandement conjoint de Lisbonne, qui a la Force de réaction rapide de l'Otan (NRF) sous sa responsabilité", a dit cette source à l'AFP.
La France devrait obtenir ces deux commandements de l'Otan, a assuré une source diplomatique à Paris, confirmant une information du journal Le Monde daté de jeudi.
"Tout ce que l'on peut dire aujourd'hui, c'est que ce sont deux postes que les Etats-Unis sont prêts à lâcher et que la France est prête à occuper", a indiqué la source militaire de l'Otan.
Le poste de Norfolk est un des deux commandements dits "stratégiques" de l'Otan, l'autre étant celui du Commandant suprême des forces alliées en Europe (SACEUR), au quartier général de Mons (Belgique). Ils sont traditionnellement occupés l'un et l'autre par des officiers américains,
"La France n'est pas forcément seule sur les rangs et les discussions sur la révision des effectifs des états-majors ne sont pas terminées, les 28 nations concernées devant rendre leur premier avis sur la question d'ici une quinzaine de jours", a-t-on encore indiqué de même source.
La conclusion de toutes ces tractations, qui portent notamment sur la répartition des quelque 110 postes de généraux, ne devrait pas intervenir avant la fin 2009, a-t-on précisé.
L'alliance militaire occidentale s'est fixée pour objectif de réduire d'environ un quart les effectifs de sa chaîne de commandement, c'est-à-dire de ses états-majors permanents, qui devraient passer de 17.000 à 13.000.
Les pays participant à la discussion sont 25 plus la France, ainsi que la Croatie et l'Albanie, dont les adhésions doivent être officialisées cette année.
L'actuel Commandant suprême allié Transformation (SACT), poste créé en 2002, est le général américain James Mattis, qui a remplacé le général Lance Smith, en novembre 2007.
"Le SACT dirige, au niveau stratégique, la transformation des structures, des forces, des capacités et des doctrines militaires de l'Otan dans le but d'améliorer l'efficacité militaire de l'alliance", peut-on lire sur le site officiel.
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