Pourquoi il faut s’opposer à une France atlantiste, par Hubert Védrine
11 mars 2009
La réintégration de la France dans l’OTAN, si elle peut sembler
désormais plus acceptable à certains, au vu des orientations de la
nouvelle administration américaine, n’en signe pas moins la mort
probable du projet de défense européenne et un renforcement de
l’alignement atlantique. Que restera-t-il de l’indépendance du
continent, s’il est dépourvu de toute capacité militaire autonome ? Le point de vue d’Hubert Védrine.
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*par Hubert Védrine, Le Monde, 5 mars 2009*
Le président Sarkozy veut que la France réintègre le commandement
intégré de l’OTAN, trente-trois ans après que le général de Gaulle s’est
résolu à en sortir. Il l’avait annoncé à l’été 2007. Il s’apprêterait à
le confirmer début avril. On nous donne comme explication : en 1966,
c’était la guerre froide, tout a changé. Mais cela n’a pas de rapport.
Ou alors c’est l’existence même de l’OTAN qui devrait être remise en cause.
De Gaulle avait pris cette décision après huit années de demandes
infructueuses auprès des Américains pour que les alliés européens
puissent se faire entendre au sein de l’Alliance, et pour ne pas
cautionner la nouvelle et dangereuse stratégie nucléaire de "riposte
graduée". Par la suite, tous ses successeurs, de droite comme de gauche,
ont respecté cette décision stratégique devenue la pierre de touche de
la politique étrangère et de défense de la France.
Cette position originale au sein de l’Alliance faisait l’objet d’un
large consensus dans l’opinion française. Elle était depuis longtemps
admise des Américains, d’autant qu’elle n’avait pas fait obstacle à
l’adoption d’arrangements pratiques pour la coopération entre la France
et l’OTAN et même à l’engagement de la France chaque fois qu’elle le
décidait, comme on l’a vu sur divers théâtres.
Alors pourquoi cette rupture ? On nous dit qu’elle va permettre à la
fois de débloquer la défense européenne et d’"européaniser l’Alliance",
et que nous aurons plus d’influence. Peut-on croire que la
concrétisation de la défense européenne se soit ainsi seulement heurtée
à la méfiance de nos partenaires européens envers les arrière-pensées de
la France, et qu’il suffirait de les rassurer ? A aucun moment les
Européens n’ont manifesté d’appétence pour une défense vraiment
européenne. Ils ne veulent pas consacrer plus de crédits à la défense.
Ils ne veulent pas faire double emploi avec l’OTAN.
Ils ne veulent pas assurer des responsabilités trop risquées. Ils se
cantonnent, sous le label de "défense européenne", à des actions
périphériques ou secondaires menées comme une sous-traitance. Soit un
classique partage du fardeau. Ils ne veulent pas irriter le Pentagone
(qui déjà, au moment du Kosovo, avait détesté l’obligation de
consultations entre alliés).
Si la méfiance antifrançaise avait été autre chose qu’un prétexte, elle
aurait été dissipée après le sommet de Saint-Malo il y a plus de dix
ans, et un état major autonome pour concevoir et mettre en oeuvre la
PESD aurait déjà vu le jour... Gageons que notre changement n’y changera
rien. Ces avancées de la défense européenne nous ont déjà été présentées
en dix mois comme une condition préalable, puis comme une démarche
parallèle et maintenant comme une conséquence espérée de notre
réintégration. Demain comme un regret ? Ou comme un leurre ? La défense
européenne avançant sur deux pieds - l’OTAN et l’UE - évoque le mythique
dahu !
Mais on met également en avant l’européanisation de l’Alliance qui
découlerait de l’obtention de postes importants pour des Français dans
la hiérarchie de l’OTAN, comme Jacques Chirac l’avait tenté en 1995-1997
avant de constater son échec et que le gouvernement Jospin ne stoppe
cette tentative. On parle pour la France de commandements de moyenne
importance à Norfolk et à Lisbonne. Mais de toute façon est-ce que la
nationalité des officiers qui reçoivent et transmettent les instructions
du Pentagone a de l’importance, sans changement radical des modes de
décision au sein de l’Alliance, ce que rien ne permet d’espérer, même
aujourd’hui ?
Ce n’est pas parce que cette réintégration, conçue sous Georges Bush,
prendrait effet sous le charismatique Obama, que les réalités
transatlantiques disparaîtraient. L’administration américaine actuelle
est plus aimable, mais a-t-elle une autre conception de l’Alliance ?
Rien ne l’indique. Quant à l’influence accrue, on n’aurait aucun mal à
citer un exemple d’influence qu’aurait exercée de l’intérieur un allié
dans l’Alliance du fait de sa complète intégration. Notons enfin que
même les plus ardents défenseurs de ce revirement n’osent mettre en
avant les éventuels avantages industriels pour notre pays compte tenu
des rapports de force évidents. Les militaires eux-mêmes seraient
partagés en ce qui concerne les avantages et les inconvénients de
l’opération.
L’européanisation, la création d’un pilier européen de l’Alliance, ce
serait tout autre chose : la création d’un vrai "caucus européen" au
sein de l’Alliance. C’est en son sein, avant de discuter avec les
Américains, que nous devrions examiner s’il est raisonnable de continuer
d’élargir l’Alliance (c’est un sujet très sérieux : l’engagement de
l’article 5 est contraignant), comme de ne plus fixer aucune limite
géographique à ses interventions. Est-il acceptable d’assister
impuissants au développement d’une stratégie de bouclier peu cohérente ?
Tout cela est dangereux et, jusqu’ici, nous n’avons eu aucun poids dans
les décisions. Si les Européens obtenaient, du fait du retour de la
France, de pouvoir parler dans l’Alliance, et décider en partenariat
avec Washington de l’Afghanistan, de la Géorgie, de l’Ukraine, du
bouclier, du désarmement stratégique, de la Russie etc., alors oui, cela
serait une alliance nouvelle, à deux piliers. Les autorités françaises
ont-elles une aussi grande ambition ? Croient-elles vraiment qu’elles
auront plus de poids pour une telle révolution après s’être
réintégrées ? Les avantages sont donc incertains et problématiques. Les
inconvénients politiques sont évidents : envoyer au monde un signal de
réalignement de la France, qui sera politiquement interprété comme tel,
avec le déclassement et les risques qui en résulteront. On nous dit :
c’est symbolique puisque nous sommes déjà presque entièrement intégrés !
Eh bien oui, c’est symbolique, symbolique d’une volonté de normalisation
qui, une fois la décision mise en oeuvre, développerait par un effet
d’engrenage tous ses effets. Il semble bien que la décision soit fondée
sur des considérations idéologiques, atlantistes ou occidentalistes,
comme on voudra : mettre fin à une "anomalie" au sein de la famille
occidentale. On peut souhaiter autre chose pour la France. Il est encore
temps d’en débattre.