Christine Lagarde au FMI, vraiment ?

Publié le par Charlotte sceptix

 Bruxelles Blog

20101116 Eurogroup 27 Les jeux semblent faits, au moins vu de Bruxelles: Christine Lagarde, la ministre des finances française, sera la candidate de l’Union à la direction du FMI ce qui devrait lui suffire pour succéder à un DSK démissionnaire pour cause de scandale sexuel. Les Européens n’imaginent même pas que la direction du FMI puisse leur échapper en pleine crise de la zone euro. Mais voilà, il y a un hic de taille : les pays émergents aimeraient bien mettre la main sur cette institution trustée depuis 1946 par les Européens, alors que la présidence de la Banque mondiale revient à un Américain en vertu d’un accord tacite. Surtout, « les Américains nous ont fait passer le message qu’ils ne voulaient pas d’un candidat qui traine des casseroles », prévient un diplomate européen de haut niveau, après le fiasco DSK et le départ, en cours de mandat, de ses deux prédécesseurs (l’Allemand Horst Khöler et l’Espagnol Rodrigo Rato). Une claire allusion aux ennuies judiciaires qui pendent au nez de Lagarde dans l’affaire Tapie-Crédit Lyonnais (qui pourrit la vie des politiques depuis vingt ans…) et qui pourraient bien lui couter le poste.

 

Cette rocambolesque affaire s’est, en effet, terminée au mieux des intérêts de l’homme d’affaires ami de Nicolas Sarkozy. Le tribunal arbitral privé, à qui avait été confié le litige après intervention de l’Élysée, a condamné le 11 juillet 2008 le CDR (consortium de réalisations chargé de liquider l’héritage du Lyonnais) à verser 285 millions d’euros, hors intérêts, dont 45 millions au titre du « préjudice moral », à Bernard Tapie. Il y a un mois, on pensait la polémique éteinte. Et puis patatra. Saisi en avril par des députés socialistes, le procureur général près de la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal, a, le 10 mai, décidé de transmettre le dossier à la Cour de Justice de la République (CJR), qui doit dire, dans le mois qui vient, s’il y a lieu d’ouvrir une enquête sur « les faits d’abus d’autorité susceptibles d’avoir été commis par Christine Lagarde, en sa qualité de ministre de l’Économie des finances et de l’Industrie ». En effet, celle-ci a souvent refusé de suivre l’avis de ses services soucieux de protéger les intérêts de l’État, ce qui laisse penser au procureur général qu’il y a « de nombreux motifs de suspecter la régularité voire la légalité du règlement arbitral litigieux ». Ce soupçon est partagé par Cour des comptes, comme en témoigne un rapport confidentiel sur l’affaire daté du 27 octobre, révélé par le Canard enchainé du 18 mai.

Une autre affaire lui est reprochée : fin avril, la ministre signalait dans la « déclaration d’intérêt », désormais exigé de tous les membres du gouvernement, avoir investi dans une petite société, Applicatour, pour réduire son ISF. Mais elle omettait de préciser que ce petit éditeur de logiciel était dirigé par le fils du patron d’Oseo, la banque publique des PME, placée sous la tutelle de Bercy. Lequel avait été nommé à la tête de la banque sur proposition de la même ministre en novembre 2007. Ce qui pourrait constituer un cas de conflit d’intérêts.

20101116 Eurogroup 14 Mais, à Bruxelles, on croise les doigts en espérant qu’elle soit rapidement blanchie, l’Union n’ayant guère d’autre candidat de son envergure sous la main. « Elle est l’une des meilleures ministres actuellement en fonction, elle a géré la crise de la zone euro et la préparation de la présidence française du G8 avec rigueur et compétence, elle est reconnue et respectée internationalement, et la nomination d’une femme pourrait faire oublier les frasques de DSK », juge un haut fonctionnaire de la Commission. « Mais, si la mise en cause de Lagarde se précise, ses chances pourraient rapidement s’effondrer », reconnaît un diplomate européen, ce qui compromettrait les chances de l’Union de garder la direction du FMI.

Car les pays émergents sont en embuscade, les Européens ayant manifesté, en 2007, des velléités de leur laisser la place après la fin du mandat de Dominique Strauss-Kahn. Deux candidats se sont pour l’instant fait connaître : le gouverneur de la banque centrale mexicaine et son homologue du Kazakhstan. L’Union refuse même de l’envisager, car « la crise de la zone euro nécessite un patron du FMI qui comprenne nos problèmes et pas quelqu’un qui n’aura guère d’état d’âme devant un défaut grec », avance un diplomate. « De toute façon, l’Union est le plus gros contributeur au FMI et il n’y a pas de raison que le poste nous échappe, d’autant que nous avons déjà accepté de renoncer à une partie de nos droits de vote au profit des pays émergents. On en reparlera lorsque les États-Unis abandonneront la Banque Mondiale », poursuit-il. Mais si Washington doute de l’intégrité du candidat européen, son soutien pourrait bien faire défaut à l’Union… C’est pourquoi le pari Lagarde est bien plus risqué qu’il n’y paraît.

 

Et n'oubliez pas qu'AUBRY soutient la candidature de Lagarde elle doit tenir de son papa cette chère Martine :

Jacques Delors, l’homme des firmes

(article publié dans Fakir N°40, mars 2009)

Les « lobbies », on croirait qu’ils se cachent sous les tapis. Pour mesurer leur influence, il suffit pourtant d’écouter Jacques Delors, l’ancien président (socialiste) de la Commission. Très fier d’avoir bâti l’Europe main dans la main avec les patrons…

Jacques Delors, l'homme des firmes

« Les dirigeants de l’ERT ont été à l’avant garde du soutien de mon idée. » C’est Jacques Delors qui l’explique tranquillement. Pour bâtir l’Europe, voilà avec qui le président de la Commission s’est allié : avec l’ERT, la European Round Table, qui rassemble 45 « capitaines d’industrie », les PDG de Total, Nestlé, Renault, Siemens, etc.

Le même poursuit ses confidences : « Donc ce que j’ai fait en 84 c’est de rechercher un consensus par défaut avec les gouvernements qui refusaient tout sauf cette idée d’un grand marché et d’obtenir un consensus par enthousiasme des industriels. » Et c’est ainsi que ce socialiste a « relancé l’Europe » : non en s’appuyant sur les « syndicats européens », ou les « peuples européens » (qu’il ne cite jamais), mais sur l’ERT. Le principal lobby patronal...

En janvier 1985, le président de l’ERT (et de Philips), Wisse Dekker, avait publié « Europe 1990 : un agenda pour l’action », un document où il proposait de faire tomber les barrières commerciales et les frontières fiscales. En janvier 1985, justement, Jacques Delors prend ses fonctions à Bruxelles et devant le Parlement européen, il fait part de « [s]on idée » : faire tomber les barrières commerciales et les frontières fiscales . Heureusement, le PDG n’avait pas dépose de copyright...

Avancer à 140 à l’heure...

Les « lobbies », avec un nom pareil, on croirait qu’ils se cachent sous les tapis, qu’ils chuchotent derrière des portes closes, qu’ils versent du liquide sur des comptes aux Bahamas. Sans doute. Sans doute qu’ils intriguent dans l’arrière-boutique. Mais leur influence, on peut la découvrir rien qu’en allumant son poste de télé. Rien qu’en écoutant leurs perroquets médiatiques et politiques.

« L’Europe, ça ne va pas assez vite », énonce Jean-Marie Cavadda, dans sa Marche du Siècle, en septembre 1991. « Ce sentiment de lenteur, partagé par beaucoup de gens, 45 grands industriels européens, représentant trois millions d’employés, s’en irritent et tirent la sonnette d’alarme. Ils demandent plus d’Europe ». En toute objectivité, le présentateur – désormais passé au Modem, puis à l’UMP – l’expose : « Cette émission a été déclenchée par le travail de 45 industriels européens, dont voici les trois représentants. Ca s’appelle la Table Ronde Européenne. Il s’agit d’abord de Monsieur Jérôme Monod (président de la Lyonnaise des eaux), Pehr Gyllenhammar (président de Volvo, associé comme vous le savez à Renault, associé comme vous le savez à Mitsubishi), et Umberto Agnelli (président de l’énorme groupe Fiat). » Est également convié un banquier : « Bernard Ezambert, président de la financière Rotschild ». Voilà un plateau équilibré...

C’est qu’à l’automne 1991, l’Europe se trouve, à nouveau, à un moment clé de son histoire : le continent est débarrassé du communisme. Les objectifs fixés par l’Acte Unique de 1986 sont désormais achevés. Et en décembre, doit se tenir un sommet des chefs d’Etat, à Maastricht. A cette occasion, les patrons comptent bien marquer des points, définitifs. Avancer leurs pions à grandes enjambées. Jérôme Monod énonce clairement le programme : se charger de « l’éducation, la formation – qui est aussi notre rôle »... construire de « grandes infrastructures qui traversent l’Europe »... établir « la monnaie unique ». Sur tout ça, « il faut aller vite : on ne peut pas aller se balader avec douze monnaies dans ses poches alors que les américains ont le dollar et que les japonais ont le yen. »

Dans cette Marche du Siècle, en direct de Bruxelles, Jacques Delors approuve toutes les injonctions du Capital : « Lorsque j’ai lancé en 1984-1985, le projet de grand marché, la Table Ronde des Industriels a soutenu ce projet. Et aujourd’hui, j’ai lu le rapport, les industriels invitent les gouvernements à aller plus vite encore, et ce n’est pas moi qui leur dirait le contraire : nous avons bien besoin de cette poussée salutaire, sinon nous aurions tendance à ne pas aller au rythme où les événements vont. Cet avertissement est salutaire. Maintenant il faut aller à 140 à l’heure... Il faut que les gouvernements se décident : pour ça, ils n’ont plus que trois mois. »

Trois mois plus tard, le contrat sera rempli. Depuis, de Maastricht à Amsterdam, de la stratégie de Lisbonne au Traité constitutionnel, l’Europe a bien roulé à « 140 à l’heure ». Et dans les directions fixées par le patronat...

Un ver dans la gauche

Pour bâtir, dans le consensus, l’Europe libérale, Jacques Delors était l’homme rêvé.

De « socialiste », il portait le nom.

Pas plus, mais assez. Assez pour que la gauche, de France et d’ailleurs, s’illusionne sur un habillage « social » du projet. Elle aurait pu se méfier du bonhomme, pourtant : car c’est son pire ennemi qu’elle envoyait trôner à Bruxelles. Son ennemi de l’intérieur. Qui venait de tuer l’espérance à Paris…

Un reportage d’Antenne 2 résume son parcours. Il est tourné en janvier 1985, au moment de son transfert en Belgique. Voix off : « C’est dans ce bureau du palais du Louvre que, durant 37 mois, Jacques Delors a dirigé l’économie et les finances de la France. C’est ici qu’il a pris la décision, en accord avec le Premier ministre Pierre Mauroy, de changer de politique économique en 1982 et de renforcer la rigueur en 1983 mettant ainsi fin à la période de relance qui avait déséquilibré l’économie. Jacques Delors qui, en mai 1981, refusait que la France sorte du Système Monétaire Européen a toujours manifesté une grande foi européenne. »

De fait, « durant 37 mois », cet ancien conseiller de Jacques Chaban-Delmas, entré sur le tard au Parti Socialiste, a appuyé sur le frein de la « rigueur ». Il a gelé le SMIC, lutté avant tout contre l’inflation, refusé toute « rupture », miné l’expérience en serrant les cordons de la bourse :

« A première vue, remarque un journaliste, on a l’impression que ce sont les entreprises qui s’en sortent le moins mal, car vous avez évité d’alourdir leurs charges.

- Pour une raison simple. (...) Nous voulons qu’elles puissent investir et créer des emplois. »

La « compétition » d’abord

Vingt-cinq ans plus tard, le refrain perdure. Il paraît même courant.

Mais à l’époque, c’est nouveau, à gauche. Les syndicats, le Parti communiste, et de larges fractions du Parti socialiste, dénoncent la « politique Delors ». En comité du PS, Jean-Pierre Chevènement attaque : « Votre plan est directement responsable de l’affaissement électoral de la gauche.

- Je suis chargé de l’économie, et pas des élections », réplique Jacques Delors.

Lionel Jospin en bondit.

« Il faut que la répartition de l’effort soit plus équitable, réclame Jean Poperen. Au moment où les marges des entreprises sont maintenant beaucoup plus à l’aise…

- La politique que vous prônez est infaisable, assène Delors, et incompatible avec la politique étrangère du Président. » « La politique étrangère du Président », c’est l’Europe. Même libérale.

Qui est préférée au socialisme. Même modéré.

Deux semaines après cette réunion houleuse, un remaniement ministériel intervient. En bisbille avec son camp, Delors n’officiera pas à l’hôtel Matignon – qui revient à Fabius : il faut des hommes neufs pour mener la même politique. Lui est néanmoins promu, mais à Bruxelles – à la « politique étrangère », donc, où il a déjà fait ses preuves :

« Quelles seront vos priorités ? l’interroge le reporter d’Antenne 2.

- Etre aussi compétitif que les Etats-Unis ou l’ensemble asiatique. Ce sera ça mon objectif. Et à partir de là, si nous avons la force, nous aurons la crédibilité et nous retrouverons les voies du progrès social. »

Quelques années plus tôt, pas encore à l’Elysée, François Mitterrand s’engageait : « Nous voulons en faire l’Europe des travailleurs, contre l’Europe marchande, l’Europe des profits, l’Europe des grandes affaires » . Mais d’emblée, avec son émissaire, le « progrès social » est renvoyé bien après la « compétitivité ». Voilà qui fonde l’« engagement européen » d’un Jacques Delors.

Sans interdire, à l’occasion, une pincée de mélancolie - ou d’hypocrisie : « Malheureusement, sur la Charte sociale, les dispositions du traité [de Maastricht] ne permettaient pas de l’intégrer. Je suis un peu déçu. Mais enfin, je continue à travailler. »

Nous voilà rassurés...

L’héritage Delors

Au cimetière du Père Lachaise, fin 2003, Jacques Delors prononçait l’oraison funèbre de son collaborateur Yves Chaigneau : « En 1983, il a bien fallu faire le ménage ! » s’exclama-t-il, vindicatif . Il a bien fallu liquider toute cette gauche qui avait espéré : lui s’en est chargé sans trop de peine.

C’est du passé, en 2009 ?

Jacques Delors joue au scrabble en maison de retraite ?

Sauf que son héritage perdure, et pour plusieurs décennies.

L’héritage, d’abord, d’une Europe qui fonce à « 140 à l’heure » sur des rails libéraux.

L’héritage, ensuite, d’un Parti socialiste « qui agit dans l’Union européenne qu’il a non seulement voulue, mais en partie conçue et fondée » - comme le revendique sa dernière déclaration de principe. L’héritage, enfin, quant à la politique économique, d’une « rigueur » pour les travailleurs, malgré les « marges » réalisées par les entreprises.

Ce triple héritage est si peu conspué que c’est sa fille, Martine Aubry, qui a repris les rênes du Parti Socialiste. Et elle ne rompt pas avec le legs paternel : « C’est du populisme, pestait-elle en 2005, c’est ce qui a mené l’Italie d’autrefois à ce que l’on sait » - assimilant les « nonistes » aux fascistes. Et au nom du PS, contre le vote du peuple, elle soutient mordicus le traité de Lisbonne. Assorti, bien sûr, comme papa, d’un couplet sur « l’Europe sociale »...

François Ruffin
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