«Si nous prenons Schlomo Sand au sérieux...»

Publié le par sceptix

Tony Judt *

 

Si nous prenons Shlomo Sand au sérieux – et s’il prend lui-même ses idées au sérieux – une question inconfortable surgit.

L’axiome central du sionisme dans toutes ses formes est que les juifs ont toujours constitué un même et unique peuple; que leur dispersion et leur souffrance millénaire n’ont diminué en rien leurs attributs distinctifs et collectifs; et que le seul moyen pour eux de vivre libres en tant que juifs – tout comme les Suédois vivent librement en tant que Suédois – était de résider dans un Etat juif. Ce principe était d’autant plus facile à assimiler que, provenant de l’époque où émergeaient les mouvements ethno-nationalistes en Europe centrale et de l’Est, il renvoyait aux Roumains, ou aux Polonais ou aux Lettons une version juive de leur propre exclusivisme ethnique.

Ainsi la religion juive, qui avait constitué pendant si longtemps la «marque» d’identification centrale ainsi que la source principale du sentiment antisémite parmi leurs voisins, cessa, aux yeux des sionistes, d’être la mesure première de l’identité juive. A la fin du XIXe siècle, alors que de plus en plus de jeunes juifs s’émancipaient légalement et culturellement du ghetto ou du shtetl, le sionisme se mit à représenter, pour une minorité influente, la seule alternative réaliste à la persécution, l’assimilation ou la dilution culturelle. Paradoxalement, alors que le séparatisme religieux et ses pratiques commençaient à reculer, une version sécularisée en était promue activement.


Je peux confirmer d’expérience que le sentiment antireligieux était répandu dans les mouvements israéliens de gauche dans les années 60, avec souvent une virulence qui me mettait mal à l’aise. La religion, me disait-on, c’était pour les haredim et les «tarés» de Mea Sharim [quartier des ultraorthodoxes de Jérusalem]. «Nous» sommes modernes, rationnels et «occidentaux», m’expliquaient mes enseignants sionistes. Mais ce qu’ils ne me disaient pas, c’est que l’Israël auquel ils voulaient me faire adhérer était fondé, et ne pouvait être que fondé sur une vision ethniquement rigide des juifs et de la judéité. (...)

la suite : le Temps

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